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Dessin : Dan Ferdinande - Gul-i-bulbul, pastel (octobre 2017)












Participation à l'exposition collective organisée par Guy Ferdinande pour l'association iranienne Nima, à la Ferme Dupire, Villeneuve d'Ascq, du 22 octobre au 1er novembre 2017.
Exposition en hommage à la peinture persane qajar (XIXème siècle), intitulée 
Le Hully-guly du gul-i-bulbul





Photos : Au Pays des Sept Vallées (Artois), texte de Dan Ferdinande



















































Il devrait y avoir 7 rivières mais je n’en vois que 6 sur cette carte. Et moi sur mon carnet j’en ai noté 9 l’an dernier. Recomptons. Bon alors, là c’est la Ternoise qui descend vers Hesdin. Ici à Fressin c’est la Planquette. C’est bête qu’ils aient changé son nom, je préférais la Chevrette. C’est que sa source est à Planques. Là c’est La Créquoise, elle part de Créquy. La vallée d’à côté, la plus jolie. Tiens, ici à Embry on devrait voir l’Embryenne. Bizarre on ne la voit pas en effet et pourtant elle coule dans le village. Rarement vu endroit plus humide, brrr ! Ensuite… Le Bras de Brosne qui passe à Aix-en-Issart. Et la Course qui se jette au pied de Montreuil-sur-mer. D’où la mer s’est retirée depuis…, attends, je vais voir sur internet… 7 siècles au moins. Et là regarde tout en bas de ces vallées c’est la Canche qui reçoit l’eau des 6 rivières et l’emporte vers la Manche à Étaples. Ce qui nous en fait bien sept. Ok ! mais juste un tout petit peu en-dessous il y a l’Authie en ligne de partage entre le Pas-de-Calais et la Picardie. Et un tout petit peu au-dessus, à Coupelle-Vieille, tu vois ici ? la Traxène. Elle rejoint la Lys qui va beaucoup plus loin grossir l’Escaut jusqu’à Anvers et la mer du Nord. Holà, ohhh ! tu t’égares là ! Je m’égare, je m’égare… c’est émouvant la source d’une rivière. Dans ce cas on peut aussi ajouter le Surgeon, à peine un peu plus haut, il en a 3 de sources lui. On en serait à 10 ! Maintenant voyons si on se souvient des sentiers qu’on a déjà pris. Autour de Fressin le sentier de la Chevrette. Mon chouchou. Puis le sentier de la Planquette à Cavron-Saint-Martin. Où tu as pointé maintes nuances de vert. Ah tu te souviens de ça ? On a aussi marché sur le sentier des Argilettes. Sur le sentier du Mont Caudron à partir de Rimboval. Celui-là tu ne l’oublies jamais avec Saint Wandrille perché sur la crête, ce hameau fantôme qui te fascine. Le sentier des Têtards à Torcy. Et son interminable voyette de frênes étêtés qui longe le Bois de Créquy. Puis… bon mieux vaut prendre les itinéraires des randonnées car on en oublierait. Voilà. Le sentier des Fréniaux, le sentier des Plaideurs, le sentier de la Neuvaine, le sentier des Prêtres… Et quelques autres encore. On marche dans les pas des personnages tragiques des romans de Bernanos, du jeune et malheureux curé de campagne et ses démons, de Mouchette la petite pauvresse qui finit sa vie dans l’eau noire d’un étang au fond d’un bois. Avec toute cette humidité, toute cette pluie à n’importe quelle saison on est aux antipodes des romans de Giono. C’est ce qui fait son charme à ce bout de terre.  Et c’est ce qui fait aussi qu’on ne rencontre jamais âme qui vive sur ses chemins l’été.
Déjà 19h00 ? ce ne serait pas l’heure d’un petit verre de Bergerac par hasard ? Je te sers ?







Exposition : Alchimie des images, chez Philippe Lemaire


Portes Ouvertes des Ateliers d'Artistes Nord
2, 3 et 4 octobre 2015

La Nouvelle Revue Moderne – Venus d'ailleurs

Alchimie des images

Assemblage, collage, dessin, gravure, photographie, les variations possibles dans l'esprit du surréalisme de toujours sont multiples. Sur le thème "Alchimie des images", Philippe Lemaire accueille dans son atelier les artistes publiés ou exposés par la Nouvelle Revue Moderne et les éditions Venus d'ailleurs. Cette exposition collective sera occasion de présenter une publication commune autour de l'oeuvre de Marie Noël Döby, créatrice de poupées sublimées et de centaines de livres uniques de collages.

Exposition « Alchimie des images »

Aurélie Aura – Claude Ballaré – Christoph Bruneel – Michel Cadière – Yves Cornille – Darnish – Agnès Dubart – Fabien Delvigne – Dan Ferdinande – Guy Ferdinande – Frank Garam – Yoan Armand Gil – Jean-Kristau – Roxane Lemaire – Ludovic Levasseur – Charlotte Massip – Susan Mende – Nathalie Moulin – Alain Nagel – Marie Noël Döby – Jacques Noël – Yves Reynier – Samantha Richard – José Vandenbrouck – Annie Wallois – Yaël.


Philippe Lemaire, collage Le Grain de sel

Atelier Philippe Lemaire
68 rue du Moulin d'Ascq
59493 Villeneuve d'Ascq

Tel : 09 82 42 17 83


Vernissage/lecture samedi 3 octobre à partir de 19h. Lectures de Géraldine Serbourdin, Philippe Lemaire, et lecture ouverte. Auberge espagnole en soirée.

Portes ouvertes

Vendredi 2 de 14h à 18h
Samedi 3 de 14h à 21h
Dimanche 4 de 14h à 19h

Visites possibles sur rendez-vous jusqu'au 31 octobre




Dan Ferdinande, A la volée (recueil)



Je descends les escaliers en portant Le Paradis - un peu plus loin, de Vargas Llosa J'ai le sentiment de porter un monde, c'est toujours un monde un livre mais là c'est… le Pa-ra-dis !




Après le repas il nous passe la 2ème partie de L'Anneau des Nibelungen, La Walkyrie en vidéo. Dans cette version les dieux, Wotan, Fricka et les autres ont peu de relief habillés en costumes du 19ème siècle, mais peut-être les fallait-il ainsi pour les montrer pitoyables.
Je sifflote.
Lui : T'iras pas à Bayreuth, si tu siffles, imagine un peu tes voisins !
Je baille.
Lui : T'iras pas non plus à la Scala !
Je ris.
Lui : Tu finiras au Café de la Fontaine si tu continues comme ça !
Je m'endors avant la fin (mais je reprendrai demain).





La chatte a toute la maison pour elle, de la cave à notre chambre au troisième sous le toit. Sans cesse, tout comme nous, elle monte et descend les étages en quête d'un lieu où se prélasser ou bien pour grignoter ou juste pour passer, pour regarder. Nous nous croisons vingt fois par jour à un étage ou à un autre ou bien dans l'escalier.





Dans le bureau du deuxième étage Chichi vient de se pelotonner au fond d'un très petit carton. Il pleut. Il fait gris.
Il dit en regardant par la fenêtre que c'est terrible l'hiver. Je lui suggère de regarder vers l'intérieur où la lumière est dorée.
En fin d'après-midi il m'offre un thé pour me réveiller après une sieste d'une heure et un peu de lecture. Il me conseille de prendre des vitamines si je veux sortir, aller marcher ou faire du vélo. Mais je n'en ai plus le courage. – Bon et ben à tout à l'heure pour les spaghettis, dit-il. – Tout à l'heure ? mais il est 16h45 ! – Ah bon ? à dans deux heures alors, vers 19h00. – Deux heures ? On se verra quand même ? – Tu monteras lire dans le fauteuil. – Pourquoi ? Tu ne descendras pas me voir ? – Et toi tu ne monteras pas me voir ? – Rires. Vers 18h15 je l'entends descendre. – Tu fais cuire des poireaux ? – Non, le potimarron. Puis il remonte. – Tu remontes ? – Oui, pourquoi... ?
Il redescend à 18h45, met le CD de Manon de Massenet et lance la cuisson des spaghettis. La nuit est bien tombée maintenant.




En rentrant de la manif je me verse un ballon de vin rouge, je coupe deux rondelles de saucisson et vais m'installer dans le fauteuil de son bureau, un carnet de notes à la main.
Très peu de temps après il m'invite à monter voir le paysage à l'étage au-dessus.

Tu veux que je t'attende ?
Quoi ?
Tu veux que je t'attende dans l'escalier ?
Oui j'aime bien que tu m'attendes dans l'escalier.

Pour souper nous préparons des pâtes au safran.





Mais tu ris toujours toi ! me dit-il.
Il est venu installer sur mon ordinateur deux petites baffles pour que le son soit meilleur.
Il me demande : Tu ne t'ennuies pas ?
Mais non je ne m'ennuie pas, mais pas du tout alors. Je suis heureuse d'être ici avec lui, dans nos murs, avec la musique, l'écriture, les livres, le jardin, la chatte.
« I've got rhythm, I've got music, I've got my man, who could ask for anything more » ainsi que le chante dans son Blues Ethel Waters.
J'écoute Billie Holiday et autres divas du Jazz.





En rentrant d'une balade à vélo je bois un bol de chocolat mélangé à de la chicorée. Puis je prépare une boîte de pois chiches avec de l'ail, de l'huile d'olive, du basilic et un peu de carvi en grains et... j'en dévore aussitôt la moitié, le vélo ça creuse ! Je continue par une soupe de légumes de la ferme. Et quand tout est prêt je crie dans l'escalier : C'est prêêêt !





J'étais en train de couper des rondelles de tomates quand il m'a entraîné dans les escaliers. Je ne monte pas souvent aussi vite les trois escaliers qui mènent à notre chambre mais là il me poussait. La voix de Roger Chapman a donné le rythme.
Un battement léger rapide et régulier sur les marches entre le deuxième et le troisième : la chatte nous a rejoints.




Le temps s'étant éclairci je descends à la cave pour vider l'eau qui l'a envahie depuis quelques jours. Jécope. Jécope, j'enlève 4 cuvettes pleines d'eau.




J'aime beaucoup être au rez de chaussée finalement car ainsi le jardin est à ma porte.




Il a neigé cette nuit et il neige encore. La neige est arrivée tôt cette année, c'est la fin novembre.
Je n'ai pas recouvert les plantes, le chèvrefeuille et il apparaît encore les taches rouges de trois roses au bout de leurs longues tiges aux feuilles saupoudrées de blanc.
À la mi-décembre les roses sont toujours là accrochées au bout de la tige, figées.





Avec un turban tu ressemblerais à un Maure.
Un mort vivant ?
Un Maure très vivant.
Et s'il était mort ça ferait quoi ?
Un Maure mort. Tiens ça ressemble à du Michel Ohl ça. Il faudra que je le lui dise.




Tu sens la pomme...
Tu sens la banane...
Tu sens le gingembre ?
Tu sens le chocolat !!!
Et ainsi de suite d'une fragrance à l'autre
au fil de la journée
sur ses lèvres




Le rouge-gorge qui sautille dans le jardin semble faire éclore la tête de la première jonquille, en tous cas il me la fait découvrir, je ne l'avais pas remarquée.
L'hiver est derrière nous alors.






(Recueil Les Dé/mailleuses, 2012)






Dan Ferdinande, Commises en Demeures (recueil)



D'un Terrier à l'autre


    1961. Tu quittais à onze ans les deux pièces du troisième étage d'un immeuble de la rue Solférino et tu t'en allais habiter une maison en briques rouges sur les bords de la Deûle, Quai de l'Ouest. Île dans Lille blottie entre les bras du canal le quartier des Bois-Blancs devenait ton quartier. Les eaux grises amenaient lentement les péniches Quelques-unes stationnaient devant vos maisons et les mariniers vous demandaient de l'eau. Au deuxième étage les murs de ta chambre, ta première chambre, chauffée au poêle à charbon, se couvraient des photos de chanteurs et de groupes de rock que tu découvrais sur ton transistor, bouche grande ouverte, au fil de Salut les Copains ou du Pop-club de José Arthur. Tu n'en revenais pas de ce rythme, de ces mélodies, de ces voix. Ton transistor Atlantic t'accompagnait dans la rue quand tu filais rejoindre tes amis en l'absence de ton père. C'est Good Golly Miss Molly de Little Richard qui fut ton tout premier disque, un 45 tours de quatre morceaux que tu écoutais sur l'électrophone tout neuf offert à ton certificat d'études. C'était parti et ça allait te durer toute la vie cette passion des disques, de la musique. Pour acheter des 45 tours d'occasion tu écumais les cafés-tabacs qui soldaient les disques de leur juke-box. Tu gominais tes cheveux noirs, tu te faisais un cran à la Elvis Presley, tu achetais des boots à bouts pointus et à soufflets ce qui déclencha chez ton père une violente colère : Tu ne t'imagine pas que tu vas porter ces chaussures-là pour ta communion ! Et ces cheveux dans le cou, viens ici que je te les tonde. Mais il ne touchait pas à ta mèche. C'est pourtant lui qui t'emmenait voir tous les péplums, tous les westerns qui passaient dans les différents quartiers de la ville, lui qui te donnait le goût du marché de Wazemmes, qui appréciait les petits personnages que tu dessinais minutieusement en marge de tes cahiers, sur tout bout de papier, lui qui te rapporta un jour un manuel de dessin. Aussi longtemps que tu étais sous sa garde autoritaire ou dans la maison, tout allait, à peu près...
Pendant ce temps à l'autre bout du pays dans la campagne provençale je vivais au même âge la vie libre d'une chevrette dans un mas bâti au pied d'une coulée de vignes qui descendaient entre les collines de la fin des Alpilles. Le mas de Bret dont mes parents s'occupaient appartenait à la propriété du Grand Fontanille. Plantées de raisin blanc ou noir, raisin de table ou de vendange, les vignes retentissaient de palabres, de chansons, de rires, de cris de juin à octobre. Le mas se refermait, volets tirés, sur les heures brûlantes de l'été. Les granges fraîches, les fenières pleines d'un foin odorant pour les chevaux de trait, l'écurie aux larges murs de pierres blanches devenaient pour moi lieux où me cacher, où prendre peur. J'escaladais dans une lumière intense le toit de tuiles roses de la bergerie à l'heure de la sieste quand nul n'était là pour me l'interdire. Je courais librement dans les collines de pins saturées d'essences de thym, de romarin, peuplées de cigales, de libellules, de papillons, de silhouettes que j'inventais puisque j'étais seule. Un énorme figuier accolé à la façade du mas supportait une balançoire et me servait d'abri avec ses branches basses et épaisses et son feuillage sombre. Un abricotier, des amandiers, des pêchers, des cyprès encerclaient la maison. Autour du mas en perpétuelle activité gravitaient les femmes de la maisonnée, les hommes, les bêtes, les insectes. On tirait l'eau du repas et de la toilette du puits dont l'ombre profonde et glacée me procurait des frissons. Un canal étroit irriguait les terres. Les femmes y lavaient les draps dans un bassin creusé tout à côté bordé d'herbes et de gueules de loup violettes, de buissons de thym et de romarin accrochés aux rochers. Le courant apportait parfois à l'improviste une jeune couvée de canards sauvages. Viens goûter, appelait ma mère, j'ai fait des beignets. Tu viens ? Où tu es passée ? Mais où elle est cette petite ? Elle n'était pas très loin, dans la colline là juste derrière le mas, à rêver perchée sur une branche de pin, ou allongée dans les herbes ou alors grimpée par une longue échelle dangereuse à l'étage de la grange aux planches disjointes et aux murs recouverts de lourdes toiles d'araignée poussiéreuses.

    1971-1973. Ayant terminé ton service militaire à Berlin tu as décidé de partir voir le monde, ta maison t'oppressait et ta première escale a été Paris. Un copain d'armée t'a hébergé dans une chambre de bonne du XVIème pendant que lui vivait chez son amoureuse. Le vasistas donnait sur les toits et les rencontres charmantes. Quand tu ne travaillais pas ou quand tu n'étais pas à la cinémathèque du Palais Chaillot tu arpentais la capitale. Tu étais sur les traces des surréalistes, c'est pour ça que tu étais à Paris, hein ? Mais aucune rue ne t'en a livré même une ombre. Alors tu as pris la route du sud et tu t'es arrêté à Avignon. Tu as déposé ton sac, ton électrophone et tes 33 tours dans la chambre mal éclairée d'un hôtel bon marché aux murs humides, coincé parmi d'autres vastes bâtisses de la rue Banasterie. Non loin de là Gélas dirigeait son théâtre avant-gardiste du Chêne noir au pied des murailles du Palais des Papes. Les douches de l'hôtel se partageaient sur le palier. La nuit tu déchargeais des camions au marché-gare en sifflant des airs d'opéra. Le jour un énorme édredon de plumes remplaçait tout chauffage et ton électrophone égrenait Chopin, Beethoven, Rachmaninov.
À cette époque étudiante je m'étais installée dans deux pièces meublées au premier étage d'une maison basse de la rue Sureau à côté de la Place des Carmes et du théâtre de Benedetto. La première fois que je t'invitai à souper je préparai un riz cantonnais qui allait être l'unique plat que je cuisinerais pendant longtemps. Ton sac sur le dos tu m'as rejointe bientôt, inutile de garder ta chambre d'hôtel nous ne nous quittions plus. La propriétaire a poussé quelques cris, elle tenait une maison correcte, les filles n'y recevaient pas les garçons. Mais on s'aime ! Ah ?! Il est sérieux au moins ? Vous allez vous marier ? Ah ouiii ! (Tiens, je n'y avais même pas pensé). Nos repas se sont enrichis de purée instantanée, ta spécialité, ainsi que les beignets que tu faisais frire dans l'huile d'une petite casserole cabossée qui te suivait depuis Paris. La nuit nous enjambions l'appui de notre fenêtre pour nous étendre sur les tuiles encore chaudes et nous contemplions le ciel étoilé.
Notre mariage impromptu très peu de mois plus tard nous poussa à aller occuper trois pièces dans la Tour de l'Horloge de la rue Carretterie. Cétait à deux pas, il suffisait de traverser la Place des Carmes dans la fraîcheur de ses larges platanes. Nous étions dans une pièce voûtée. Esmeraldaaaa... Esmeraldaaaa..., en criant ces mots tu me poursuivais bras en avant un couteau entre les dents pour m'attraper, j'avais beau ne pas y croire je dégringolais à chaque fois mi-riant mi-hurlant l'escalier abrupt de la tour jusqu'à la lourde porte de la rue derrière laquelle tu finissais toujours par m'emprisonner dans tes bras. J'avais abandonné mes études, nous travaillions en intérim l'un et l'autre dans les usines de conditionnement de légumes de la région, Rolli, Buitoni, Liébig... Tandis que sur les étagères livres et vinyls s'accumulaient, notre menu à la fin du mois affichait souvent crêpes à l'eau. Ça nous valut cette remarque d'une amie en visite un de ces jours-là : Oh , c'est original ça, des crèpes sans lait ! Tu t'es mis à jouer de la guitare et un jeune chat nous a rejoints, le premier d'une lignée. Il nous mordillait les doigts de pied quand nous nous serrions l'un contre l'autre dans la chambre sans porte.
Un jour de juin 1973 tu m'as proposé de monter vivre à Lille. Je t'aurais suivi n'importe où. Sans plus attendre nous avons chargé les cartons de livres et de disques dans la 2cv finalement offerte par mes parents et en route sur la longue et sinueuse Nationale 7.

    1973-1979. Tes parents nous ont accueillis au Quai de l'Ouest le temps de gagner quelques sous. Nous dormions au deuxième dans ta chambre, la chambre aux photos. Je me suis prise d'amour pour cette Deûle mélancolique dont les eaux à cet endroit sentaient si fort les égouts dans ces années-là que la mairie a eu l'idée de la parfumer. Autour de la table familiale j'ai appris à saisir l'accent du nord, à boire de la bière, à beurrer mes tranches de pain, à manger des moules-frites que l'on ne frit pas à la poêle, à terminer le repas sur une cigarette de mimolette orange et une tasse de café à la chicorée.
La fin de l'été nous a trouvés rue du Puebla à Lille dans deux pièces mansardées meublées d'une table uniquement. Deux pièces sans portes séparées l'une de l'autre par un palier. Ton père nous a donné un vieux poêle à pétrole qui allait nous suivre pendant des années et nous avons acheté à la braderie un vieux sommier en acier et son matelas squatté par les puces. Tu étais devenu facteur intérimaire et distribuais le courrier dans le quartier des Quatre-cent maisons. Tu revenais chaque jour avec un ou deux 33 tours achetés sur les pourboires de ta tournée. Moi je faisais des ménages pour une entreprise avec une coéquipière qui s'adressait à moi à la troisième personne à la manière des Italiens et des Espagnols, un reste de la domination espagnole : Elle va bien ? Elle a fini de nettoyer les vitres ? Dans l'escalier souvent presque aussi peuplé qu'un boulevard le propriétaire, qui vivait dans un monde bien à lui au premier étage tandis que sa femme travaillait à sa blanchisserie dans la boutique du rez-de chaussée, nous arrêtait chaque fois qu'il le pouvait pour nous parler de la vie des reines et des princesses. Il se disait descendant de Catherine de Russie et lisait assidument Jours de France. Certains soirs alors que nous prenions le repas le couple mère-fille du deuxième faisait soudain irruption dans notre cuisine en hurlant, la mère un couteau de cuisine à la main poursuivant sa fille âgée de douze ans pour on ne savait jamais quelle vétille. Le temps de tourner autour de notre table et elles disparaissaient sans expliquer ni quoi ni qu'est-ce, comme disait notre charmante voisine.
À l'automne un remplacement dans l'Éducation nationale m'a emmenée sur la côte, près de Dunkerque. Et dans le courant de l'hiver nous avons emménagé dans deux pièces d'une maison de la Place du Marché aux Chevaux à Bourbourg. Je peux encore fredonner l'air du carillon de l'église. Sans chauffage ni salle de bains, ni toilettes à l'habitude. Une amie nous a offert une table de jeux et une couverture bien chaude. Nous mangions assis sur le lit dans la cuisine. Tu as commencé à peindre à l'huile sur des toiles et tu écrivais toute la nuit dans la pièce à côté. Notre chat d'Avignon est mort peu de temps après, empoisonné. Nous l'avons enterré en pleurant dans les dunes de Petit-Fort-Philippe.
À la rentrée suivante on m'a proposé un poste dans le Pas-de Calais et nous sommes partis occuper à Saint-Omer deux grandes pièces d'un rez de chaussée de la rue Charles Martel, toujours sans salle de bains et les toilettes communes à toute la maison. Une cuisinière en émail blanc nous y attendait, je pouvais enfin faire des tartes et des pommes au four. Nous avons déniché au marché de Wazemmes un couple de chats siamois, ainsi nous pourrions donner tous les petits qui naîtraient nous n'aurions pas à les tuer. Toi à la table écrivant, moi dormant avec la chatte, toutes deux la tête sur l'oreiller. Quand tu partais pour deux jours à Paris suivre des cours à la fac de Vincennes avec Gilles Deleuze, François Châtelet et bien d'autres, le chat disparaissait lui aussi. Il revenait dès ton retour. La chatte et moi nous vous attendions.

    1975-1980. Après avoir passé un concours j'ai dû suivre une formation à Lille et nous avons loué les premiers et deuxième étages d'une maison au bord de la voie ferrée dans la rue du Calvaire à Lille-Fives. C'étaient quatre pièces en tout, un palais, sans eau chaude, sans chauffage, ni salle de bains, ni toilettes bien sûr, rien de nouveau. Le passage des trains au-dessus du talus qui surplombait la cour rythmaient notre quotidien. Ça ne vous dérange pas le bruit des trains la nuit ? Au contraire ça nous plaisait bien cette idée de voyage perpétuel derrière nos murs. Nous avons installé un vieux poêle à charbon dans chaque pièce. Le camion des charbonniers passait dans la rue deux fois par semaine, on entendait de loin son cri Kerbo bo-bo boooo suivi d'un coup de trompette. Les murs se recouvraient de tes fresques. Tu as acheté notre premier poste-radio à cassettes pour écouter et enregistrer des opéras, des concerts. Et un soir tu es revenu sur une mobylette d'occasion, la première d'une longue série de véhicules à deux roues que tu allais entreposer dans le couloir et qui feraient définitivement partie du mobilier.
Au bout d'une année nous avons invité le premier de nos fils à naître et il nous a rejoints dans notre minuscule chambre triangulaire au premier. Mais quand deux années plus tard notre deuxième fils est venu compléter notre bande de futurs acolytes de rock et de blues (les All Black comme nous appellerait plus tard un ami en musique), nous avons monté notre lit dans ton bureau et laissé les garçons se régaler entre eux. J'ai pu éprouver à nouveau la volupté de dormir dans la pièce où tu travaillais la nuit entière à tes gouaches et à tes textes. Nous chauffions l'eau dans une casserole et baignions nos bébés dans l'évier, assis dans une cuvette qui les contenait tout entiers. Ce n'était pas encore très à la mode pourtant tu as décidé de les élever, tu n'aurais voulu les confier à personne.

    1980. Le lendemain du jour où nous emménageons dans la maison de la rue de l'Église à Lompret est un dimanche. Les cloches de l'église se mettent à sonner nous appelant dans ce qui est notre premier jardin. Enlacés, le nez en l'air, nous voyons apparaître dans le ciel clair d'avril le V déployé d'un passage de canards.
Cette maison est à nous maintenant mais comme tu le fais remarquer une maison ne nous appartient jamais vraiment, d'autres personnes viendront l'occuper à notre mort et la transformeront, y vivront un autre genre de vie que la nôtre. Une maison sert de passage.







in Recueil Commises en demeures
Les Dé/Mailleuses,  2011




Dan Ferdinande, Trois fois rien c'est tout (recueil)



Dedans...

Du soleil se glisse dans la chambre
La chatte guette à la fenêtre
Tu veux du thé ? (rituel)
Oh chouette ! Chouette cet homme !
Thé posé sur la table de nuit
Merci !
De rien !
Mais si ! De tout !

Et même du ciel
uniformément bleu
cet après-midi de décembre
et des ailes d'oiseaux
ombres chinoises
sur les murs dorés de la chambre

M'endors un moment
la chatte à mes côtés
Quand je m'éveille
le soleil a disparu
Je le remplace par les deux lampes
qui bordent notre lit

Pendant ce temps
à l'étage au-dessous
la musique ne s'est pas arrêtée

Atchoum ! crie-t-il
Atchoum ! je lui réponds





Dehors…

D’un côté à l’autre du petit jardin
le vent brusquement levé
a fait gonfler le feuillage nouveau
l’a balancé furieusement l’a soulevé enlevé
a couché puis dressé l’herbe déjà haute
jusqu’à saturer l’espace d’un tourbillon de vert
effacer toute trace de ciel
accélérer les battements de mon cœur
de la même façon
que lorsque surgit à l’improviste
au détour d’une rue de la ville proche
la silhouette de l’un ou l’autre de nos fils





Dedans…

La nuit s’est révélée
de lait et d’étoiles
quand j’ai soulevé le store
pour mieux te voir
toi
ton corps pâle
sur le drap clair

Notre chambre sous le toit
flottait au-dessus du village
semblait fendre le ciel
au rythme de notre balancement
moi dessus toi
toi dessus moi
sens dessus dessous





Dedans...

Dans l'escalier ce matin
une odeur subtile
pas immédiatement reconnaissable
puis tout à coup :
l'odeur des pommes rouges
rapportées de la ferme hier


Minette me mordille
attrape mon stylo
perd la marque de mes pages
se lance dans une toilette minutieuse
Je sirote un thé vert du Japon
brûlant




Dehors…

Vous faites le défilé ?
Oui je manifeste… Je fais grève et je manifeste.
Vous allez où ?
On est partis de la Porte de Paris, on est passés par la gare puis ici par la rue Nationale et là on va remonter la rue Solférino jusqu’à la Préfecture. Et vous qu’est-ce que vous faites là toutes les deux ?
On vous suit. Vous allez faire quoi après ?
Après ?
Oui, après le défilé, vous allez faire la fête ?
(Zut alors quelle belle idée ça, la fête ! est-ce que quelqu’un y aurait pensé ?)
Non… pas la fête… (Non, mais quel regret !)
Quoi alors ?
On ira juste boire un petit verre entre amis puis on rentrera à la maison...


Les deux petites curieuses et souriantes ne me demandent même pas une pièce. Elles me quittent en sautillant, s’avancent dans la foule jusqu’à d’autres manifestants à qui elles se mettent à parler comme si elles les avaient toujours connus.





Dedans...

La maison est silencieuse
sans musique sans bruit
Il est sorti
Je préfère entendre les touches du clavier
de son ordinateur
ou un air d’opéra ou un morceau de rock
Je n’aimerais pas la maison sans lui
La nuit est tombée depuis une heure
Je guette le ronflement de sa moto
Qu’il revienne vite !
Que la fête recommence !







Trois fois rien c'est tout
Recueil Les Dé/Mailleuses, 2009




Dan Ferdinande, Un train peut en cacher un autre (recueil)



TGV 7012

Ce soir elle voyage en première, les Prem’s de l’été, un TGV Paris-Lille à 20 euros. Elle regarde sans nostalgie disparaître les dernières maisons de la banlieue parisienne. Elle revient de Touraine. Trop chargée d’histoire cette région, trop de reines, de rois, d’épisodes sanglants presque à chaque château, trop de châteaux, de pierres blanches, un français parfait. Heureusement il y a les vignes. Elle ce qui lui plaît c’est le pays tranquille des estaminets entre les monts des Flandres et sa ville préférée. Elle est assise seule côté fenêtre. Dans la rangée à côté un jeune homme blond s’est installé et observe les passagers qui passent ou se placent. Elle se lève pour aller se rafraîchir. Quand elle revient s’asseoir elle croise son regard. Pour le plaisir de voir s’approcher à toute vitesse (car une heure ce n’est vraiment pas long) les lieux qu’elle aime elle va s’installer dans le sens du train quelques sièges au-dessus. Elle se retrouve maintenant face à lui qui ne la quitte plus des yeux, est-ce que ce serait l’effet de la couverture du magazine qu’elle a laissé tout à l’heure sur la tablette de son siège, l’image en noir et blanc d’Orson Welles et de Rita Hayworth démultipliée par un jeu de miroirs (le regard d’Orson Welles ! les doigts de sa main serrant la chair du bras nu de la femme !) et ce titre : La passion, théâtre de l’existence ? Elle se tourne vers la vitre et reçoit à toute volée les champs, à perte de vue les champs du nord, et tout au fond du paysage un clocher bien sûr que la nuit s’apprête à effacer. Son reflet dans la vitre lui renvoie son sourire. Soudain à côté de son reflet celui de l’homme : – Vous avez laissé tomber votre stylo… – Ah oui ! Merci beaucoup ! Et elle plonge le nez dans son magazine pour tenter d’en apprendre un peu plus sur les coins et les recoins de la passion.
Quand surgissent les lumières des villages à la périphérie de sa ville elle se lève à la hâte pour être la première à la porte, la première à descendre. Personne ne s’est encore levé mais quelques secondes plus tard le jeune homme est près d’elle. Ils attendent face à face l’entrée du train en gare des Flandres. Cinq minutes au moins. Cinq longues minutes. La vitre ne renvoie que la nuit noire et leur reflet à tous les deux immobiles devant elle. Puis le train finit par s’arrêter. Elle s’apprête à ouvrir la portière. Un dernier coup d’oeil rapide vers l’homme devant elle. Par-delà son épaule une jeune femme africaine lui paraît bien encombrée avec sa poussette, ses deux valises, ses sacs. – Vous voulez que je vous aide ? Il se retourne pour voir à qui elle vient de s’adresser. – J’ai ma fille assise là-bas et il faut que je descende tout ça. L’homme la fixe à nouveau un dernier court instant, il semble encore attendre qu’elle descende devant lui, puis sous la pression des voyageurs du compartiment il se retrouve sur le quai dans le flot pressé qui l’entraîne. – Allez chercher votre petite fille je m’occupe de vos valises !


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Train postal


Elle sait ce qu’elle va faire : elle va lui écrire une lettre tout le long du trajet en train jusqu'à Avignon. Elle postera la lettre à l’arrivée et ainsi il la recevra demain matin. Dans le bonheur du voyage vers cette terre qu’elle aime elle veut lui dire le bonheur qu’elle a de vivre avec lui. Elle écrira leur chambre sous le toit, les nuages qui passent devant les fenêtres la chatte mordorée allongée près d’elle de tout son long et lui qui monte de temps en temps pour voir, qui passe la tête à travers les barreaux de la rambarde et contemple béatement ce petit paradis. Elle lui dira l’odeur de la tarte aux prunes du jardin, une grande tarte dorée qu’elle a faite avant de partir. Et les bouquets d’œillets et de reine-marguerites achetés à la ferme. Les livres, les carnets de notes, les revues, leur revue, ses dessins à lui, les tableaux des amis, la musique qui emplit toute la maison.
La lettre fera l’aller-retour Lille-Avignon-Lille. Cette idée lui plaît beaucoup. Ainsi venant de le quitter elle va rester avec lui pendant quelques heures encore et sera demain matin netre ses mains, enfin, sa lettre...




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Pig Dada
(à la mémoire de Baudhuin Simon


Corps mince et souple, torse nu, chaque jour se balance au trapèze accroché au cœur de sa maison même, au fond des Ardennes wallonnes, son « Musée du Cochon » comme il lui plaît de l'appeler en clin d'œil à cet animal qu'il défend.
Mais aujourd'hui pas de trapèze, pas d'envols autour de la barre, pas de danse aérienne, il quitte sa maison.
Pourtant il ne prépare pas sa valise, il n'entre pas dans la gare d'Habay-la-Neuve, n'achète pas de billet aller, ni aller-retour, n'attend pas sur le quai en regardant autour de lui les enfants, les femmes, les hommes qui partent ou qui arrivent. Il ne prend pas de train.
Aujourd'hui tout est sens dessus dessous. Les rêves, les désirs, l'amour, les mots, le monde ça suffit.
Il se rend en un lieu qu'il a méticuleusement choisi, voie, heure de passage, place précise sur les rails où son corps, élancé pour la dernière fois...

Il faudra plusieurs jours pour savoir, pour apprendre...





En collaboration avec Les Dé/mailleuses



Dan Ferdinande, T'as peau dire (recueil)


Peau de vache et autres peaux


« C’est vous la Petite Renarde Rusée ?
– Eh non, la petite renarde rusée c’est pas moi ! » Petite renarde… ça me plairait, oui…
J’aimerais aussi être une vache parfois. Entendons-nous ! pas une vache comme on dit « quelle vache celle-là ! » non ! j’ai rien de la peau de vache… ni de la langue de vipère d’ailleurs ! Une grande vache blanche et noire – ou une petite, mais grande ça changerait – pour brouter tranquillement dans un pré des Flandres, pour me prélasser solitaire dans un coin, pour rêvasser, écouter de plus près le chant des oiseaux, regarder passer les nuages tout au long de la journée, renifler les pâquerettes, me lancer soudain avec mes camarades dans une course sans but jusqu’à l’autre bout du champ juste pour le plaisir de courir ensemble, pisser debout dans l’air frais, me laisser traire docilement à la nuit tombée… Oui, voilà, une vache laitière, tranquille, paisible, une bonne vache !
Ou alors… une chèvre (mais pas une vieille bique !). Une chèvre dans les collines de Provence (et pas de crainte à mon âge que le loup cherche à me manger, ou un vieux loup mais ses dents alors !…). Je grimperais sur les rochers, pas très hauts, je mâchonnerais le thym parfumé, je me griserais de l’odeur des lavandes et du romarin, je gambaderais dans le soleil et le mistral à perdre haleine...
Certains jours, comme tout le monde, il m’arrive de jouer les lézards derrière les vitres d’une pièce ensoleillée. Je sais aussi être chatte pour me faire câliner ou grimper aux arbres encore quelquefois. Et je deviendrais volontiers tigresse pour déchirer les mauvais, les fourbes, les faux, ceux qui se servent des autres pour arriver à leurs fins, qui dévorent leurs semblables, mettent de l’huile sur le feu, les fanatiques de tous bords …
Mais sur la longue durée et en réalité je me fais l’effet d’une sauterelle, à sauter sans cesse d’un côté, de l’autre, à faire ci, à faire ça… « Tu es encore en train de rhizomer !!! Arrête-toi un peu ! » dit-il le plus souvent.
M’arrêter ? On verra… Plus tard !



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Jeu de Paume


Je suis planté là à quelques pas d’elle, blanche des cheveux jusqu’au bout des pieds, couronnée d’une branche souple de lierre qui tombe et s’enroule autour de son corps drapé de blanc, arrêtée sur son socle en une pose attentive au centre du grand cercle que forment les badauds devant l’austère façade de l’ancienne halle à la viande. Bouche ouverte devant cette vision merveilleuse je viens de découvrir que ses seins sont nus sous la couche d’enduit blanc, que le sein gauche émerge comme une petite lune bien pleine des plis du drap, qu’une lune pareille se profile dans la large échancrure droite. Quel autre moyen alors pour lui dire le bonheur que je ressens ? Je m’approche d’elle les yeux baissés pour déposer une pièce dans l’assiette devant elle mais ahhh ! au bruit que fait la pièce en tombant son corps immobile se met soudain en action. Elle tend brusquement un bras devant elle, remue la tête, pivote légèrement du côté par lequel je m’éloigne déjà. Avant de sortir complètement du cercle je me retourne et la vois non seulement me suivre du regard mais aussi faire un signe en ma direction, un signe de l’index qui me demande de revenir vers elle. Si je m’étais attendu à ça ! Je jette un coup d’œil vers ceux qui sont devenus des spectateurs très intéressés par la tournure que prend l’événement et je me mets à rire bêtement sans plus oser bouger. L’index à nouveau s’anime d’un geste lent : c’est bien ça, c’est bien moi qu’elle invite ! Alors je m’avance vers elle de quelques pas… L’index m’intime de venir plus près, encore plus près !... Impossible de me dérober. Il me faut m’approcher à petits pas, aussi loin que l’index le désigne, c'est-à-dire aussi près, terriblement, des douces lunes jumelles, du beau visage dont les yeux se confondent avec le ciel, très bleu aujourd’hui. Pétrifié à mon tour je sens maintenant sur ma joue sa caresse, la peau rêche de sa paume, de ses doigts recouverts de craie, rèche mais étonnamment tendre. Vous êtes très belle ! et pendant cette seconde-là le monde autour de nous disparaît. Puis je m’éloigne du moins vite que je le peux à travers la foule en me gardant bien de croiser un seul regard et laisse un ami m’entraîner dans les rues pavoisées de la belle ville de Gand en fête.



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Peau de reinette


Un, deux, trois, Soleil ! Imperceptiblement je m’approche du mur. Ce ne sera pas pour tout de suite, pas pour demain, enfin je ne le pense pas, mais il n’y a aucun doute là-dessus ça viendra. Et au moment où ce sera à mon tour de le toucher je crierai « Soleil » (c’est la règle). Ça a commencé par mes mains, d’abord des taches brunes sur la peau claire, le grain devenu plus épais, la peau comme un champ labouré, les veines en relief. J’ai pris ça pour un avertissement, plus encore que tout autre signe que j’avais eu jusque là. Alors un jour je l’ai écrit à un jeune ami que je n'avais pas vu depuis très longtemps, que les rides sur mon visage et sur mes mains me faisaient aimer ceux que j’aime, dont il était, avec grande tendresse, que c'était comme un cadeau que je recevais en échange du temps qui passait. (Est-ce dans le fond de quelque importance que la lettre me soit revenue quelque temps après avec la mention : N'habite plus à l'adresse indiquée ?).
Je me demande si le moment venu je n’aurai pas laissé échapper trop de choses ou pas assez regardé, écouté, donné, pris part, pris parti et aussi si j’aurai été, un tout petit peu au moins, ce lieu de passage dont l’idée me plaît, ce lieu où le monde reçu se transmue en mots sur la feuille.
Ce dimanche a été parsemé de ces petits bonheurs qu’il sait faire naître, ces bonheurs à quatre sous. Le lever d'abord, puis le départ à moto pour Wazemmes, la rue Saint-Pierre-Saint-Paul avec ses bouquinistes et sur le devant du parvis de l’Eglise son vendeur de vinyles à trois ou quatre euros, la brocante, les légumes, les olives, la bière Iris, les nems…Et pour finir, le verre à la terrasse de Chez Ben ou des Tilleuls. L'après-midi s’est passé à préparer le repas en écoutant les disques achetés, à feuilleter les livres…
Pelotonnée au pied du lit je contemple maintenant le soleil qui se couche au-delà des cyprès et sous le drap de lin blanc celui qui s’endort profondément.



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...tellement dans la peau


« Je ne vais sûrement pas aller voir le film sur la vie de Johnny Cash, j’ai déjà bien assez à faire comme ça avec la vie de Zerbin Buler… »
Ses mots lui reviennent alors qu’elle est en train de prendre le tournant de l’entrée de l’autoroute Lille-Dunkerque dans sa vieille Twingo vert salade pour aller travailler. Elle éclate de rire. Elle sait bien qu’il n’a pas beaucoup de temps, trop de choses à faire et tout ça avance si lentement ! Des nuits à dessiner minutieusement les petits animaux humains de sa BD et quelquefois au lever : «  – Bien dessiné ? – Non, je ne suis pas tellement content de mes dessins aujourd’hui, je ne les trouve pas réussis. » Il les lui montre. Il lui fait lire aussi le texte qui les accompagne. Elle sait bien tout ça, ses difficultés, ses angoisses, ses luttes, son acharnement, elle le sait parce qu’elle l’a dans la peau. C’est aussi ça l’éternité. Il se tient dans son horizon comme une tour de veille, les yeux bien ouverts, attentif aux mouvements du monde, elle n’aurait jamais voulu d’autre compagnon que lui pour sa vie.




T'as Peau dire, 2007
En collaboration avec Les Dé/mailleuses