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Dessin : Dan Ferdinande - Gul-i-bulbul, pastel (octobre 2017)
Participation à l'exposition collective organisée par Guy Ferdinande pour l'association iranienne Nima, à la Ferme Dupire, Villeneuve d'Ascq, du 22 octobre au 1er novembre 2017.
Exposition en hommage à la peinture persane qajar (XIXème siècle), intitulée
Le Hully-guly du gul-i-bulbul
Photos : Au Pays des Sept Vallées (Artois), texte de Dan Ferdinande
Il devrait y avoir 7 rivières
mais je n’en vois que 6 sur cette carte. Et moi sur mon carnet j’en ai noté 9 l’an
dernier. Recomptons. Bon alors, là c’est la Ternoise
qui descend vers Hesdin. Ici à Fressin c’est la Planquette. C’est bête qu’ils aient changé son nom, je préférais la
Chevrette. C’est que sa source est à Planques. Là c’est La Créquoise, elle part de Créquy. La vallée d’à côté, la plus jolie.
Tiens, ici à Embry on devrait voir l’Embryenne.
Bizarre on ne la voit pas en effet et pourtant elle coule dans le village. Rarement
vu endroit plus humide, brrr ! Ensuite… Le Bras de Brosne qui passe à Aix-en-Issart. Et la Course qui se jette au pied de Montreuil-sur-mer.
D’où la mer s’est retirée depuis…, attends, je vais voir sur internet… 7
siècles au moins. Et là regarde tout en bas de ces vallées c’est la Canche qui reçoit l’eau des 6 rivières et
l’emporte vers la Manche à Étaples. Ce qui nous en fait bien sept. Ok ! mais
juste un tout petit peu en-dessous il y a l’Authie
en ligne de partage entre le Pas-de-Calais et la Picardie. Et un tout petit peu
au-dessus, à Coupelle-Vieille, tu vois ici ? la Traxène. Elle rejoint la Lys qui va beaucoup plus loin grossir
l’Escaut jusqu’à Anvers et la mer du Nord. Holà, ohhh ! tu t’égares là !
Je m’égare, je m’égare… c’est émouvant la source d’une rivière. Dans ce cas on
peut aussi ajouter le Surgeon, à
peine un peu plus haut, il en a 3 de sources lui. On en serait à 10 ! Maintenant
voyons si on se souvient des sentiers qu’on a déjà pris. Autour de Fressin le sentier
de la Chevrette. Mon chouchou. Puis le sentier de la Planquette à Cavron-Saint-Martin.
Où tu as pointé maintes nuances de vert. Ah tu te souviens de ça ? On a
aussi marché sur le sentier des Argilettes. Sur le sentier du Mont Caudron à
partir de Rimboval. Celui-là tu ne l’oublies jamais avec Saint Wandrille perché
sur la crête, ce hameau fantôme qui te fascine. Le sentier des Têtards à Torcy.
Et son interminable voyette de frênes étêtés qui longe le Bois de Créquy. Puis…
bon mieux vaut prendre les itinéraires des randonnées car on en oublierait. Voilà.
Le sentier des Fréniaux, le sentier des Plaideurs, le sentier de la Neuvaine, le
sentier des Prêtres… Et quelques autres encore. On marche dans les pas des
personnages tragiques des romans de Bernanos, du jeune et malheureux curé de
campagne et ses démons, de Mouchette la petite pauvresse qui finit sa vie dans
l’eau noire d’un étang au fond d’un bois. Avec toute cette humidité, toute
cette pluie à n’importe quelle saison on est aux antipodes des romans de Giono.
C’est ce qui fait son charme à ce bout de terre. Et c’est ce qui fait aussi qu’on ne rencontre
jamais âme qui vive sur ses chemins l’été.
Déjà 19h00 ? ce ne serait
pas l’heure d’un petit verre de Bergerac par hasard ? Je te sers ?
Exposition : Alchimie des images, chez Philippe Lemaire
Portes
Ouvertes des Ateliers d'Artistes Nord
2,
3 et 4 octobre 2015
La
Nouvelle Revue Moderne – Venus d'ailleurs
Alchimie
des images
Assemblage,
collage, dessin, gravure, photographie, les variations possibles dans
l'esprit du surréalisme de toujours sont multiples. Sur le thème
"Alchimie des images", Philippe Lemaire accueille
dans son atelier les artistes publiés ou exposés par la Nouvelle
Revue Moderne et les éditions Venus d'ailleurs.
Cette exposition collective sera occasion de présenter une
publication commune autour de l'oeuvre de Marie
Noël Döby, créatrice de poupées sublimées et de centaines
de livres uniques de collages.
Exposition
« Alchimie des images »
Aurélie
Aura – Claude Ballaré – Christoph Bruneel – Michel Cadière –
Yves Cornille – Darnish – Agnès Dubart – Fabien Delvigne –
Dan Ferdinande – Guy Ferdinande – Frank Garam – Yoan Armand Gil
– Jean-Kristau – Roxane Lemaire – Ludovic Levasseur –
Charlotte Massip – Susan Mende – Nathalie Moulin – Alain Nagel
– Marie Noël Döby – Jacques Noël – Yves Reynier – Samantha
Richard – José Vandenbrouck – Annie Wallois – Yaël.
![]() |
| Philippe Lemaire, collage Le Grain de sel |
Atelier
Philippe Lemaire
68
rue du Moulin d'Ascq
59493
Villeneuve d'Ascq
Tel :
09 82 42 17 83
Vernissage/lecture
samedi 3 octobre à partir de 19h. Lectures de Géraldine
Serbourdin, Philippe Lemaire, et lecture ouverte. Auberge espagnole
en soirée.
Portes
ouvertes
Vendredi
2 de 14h à 18h
Samedi
3 de 14h à 21h
Dimanche
4 de 14h à 19h
Visites
possibles sur rendez-vous jusqu'au 31 octobre
Libellés :
Annie Wallois,
Christoph Bruneel,
Dan Ferdinande,
Guy Ferdinande,
José Vandenbroucke,
La Nouvelle Revue Moderne,
Marie Noël Döby,
Philippe Lemaire
Pays/territoire :
Villeneuve-d'Ascq, France
Dan Ferdinande, A la volée (recueil)
Je
descends les escaliers en portant Le Paradis - un peu plus loin, de
Vargas Llosa J'ai le sentiment de porter un monde, c'est toujours
un monde un livre mais là c'est… le Pa-ra-dis !
Après
le repas il nous passe la 2ème partie de L'Anneau des Nibelungen, La
Walkyrie en vidéo. Dans cette version les dieux, Wotan, Fricka et
les autres ont peu de relief habillés en costumes du 19ème siècle,
mais peut-être les fallait-il ainsi pour les montrer pitoyables.
Je
sifflote.
Lui
: T'iras pas à Bayreuth, si tu siffles, imagine un peu tes voisins !
Je
baille.
Lui
: T'iras pas non plus à la Scala !
Je
ris.
Lui
: Tu finiras au Café de la Fontaine si tu continues comme ça !
Je
m'endors avant la fin (mais je reprendrai demain).
La
chatte a toute la maison pour elle, de la cave à notre chambre au
troisième sous le toit. Sans cesse, tout comme nous, elle monte et
descend les étages en quête d'un lieu où se prélasser ou bien
pour grignoter ou juste pour passer, pour regarder. Nous nous
croisons vingt fois par jour à un étage ou à un autre ou bien dans
l'escalier.
Dans
le bureau du deuxième étage Chichi vient de se pelotonner au fond
d'un très petit carton. Il pleut. Il fait gris.
Il
dit en regardant par la fenêtre que c'est terrible l'hiver. Je lui
suggère de regarder vers l'intérieur où la lumière est dorée.
En
fin d'après-midi il m'offre un thé pour me réveiller après une
sieste d'une heure et un peu de lecture. Il me conseille de prendre
des vitamines si je veux sortir, aller marcher ou faire du vélo.
Mais je n'en ai plus le courage. – Bon et ben à tout à l'heure
pour les spaghettis, dit-il. – Tout à l'heure ? mais il est 16h45
! – Ah bon ? à dans deux heures alors, vers 19h00. – Deux heures
? On se verra quand même ? – Tu monteras lire dans le fauteuil. –
Pourquoi ? Tu ne descendras pas me voir ? – Et toi tu ne monteras
pas me voir ? – Rires. Vers 18h15 je l'entends descendre. – Tu
fais cuire des poireaux ? – Non, le potimarron. Puis il remonte. –
Tu remontes ? – Oui, pourquoi... ?
Il
redescend à 18h45, met le CD de Manon de Massenet et lance
la cuisson des spaghettis. La nuit est bien tombée maintenant.
En
rentrant de la manif je me verse un ballon de vin rouge, je coupe
deux rondelles de saucisson et vais m'installer dans le fauteuil de
son bureau, un carnet de notes à la main.
Très
peu de temps après il m'invite à monter voir le paysage à l'étage
au-dessus.
Tu
veux que je t'attende ?
Quoi
?
Tu
veux que je t'attende dans l'escalier ?
Oui
j'aime bien que tu m'attendes dans l'escalier.
Pour
souper nous préparons des pâtes au safran.
Mais
tu ris toujours toi ! me dit-il.
Il
est venu installer sur mon ordinateur deux petites baffles pour que
le son soit meilleur.
Il
me demande : Tu ne t'ennuies pas ?
Mais
non je ne m'ennuie pas, mais pas du tout alors. Je suis heureuse
d'être ici avec lui, dans nos murs, avec la musique, l'écriture,
les livres, le jardin, la chatte.
«
I've got rhythm, I've got music, I've got my man, who could ask
for anything more » ainsi que le chante dans son Blues Ethel
Waters.
J'écoute
Billie Holiday et autres divas du Jazz.
En
rentrant d'une balade à vélo je bois un bol de chocolat mélangé à
de la chicorée. Puis je prépare une boîte de pois chiches avec de
l'ail, de l'huile d'olive, du basilic et un peu de carvi en grains
et... j'en dévore aussitôt la moitié, le vélo ça creuse ! Je
continue par une soupe de légumes de la ferme. Et quand tout est
prêt je crie dans l'escalier : C'est prêêêt !
J'étais
en train de couper des rondelles de tomates quand il m'a entraîné
dans les escaliers. Je ne monte pas souvent aussi vite les trois
escaliers qui mènent à notre chambre mais là il me poussait. La
voix de Roger Chapman a donné le rythme.
Un
battement léger rapide et régulier sur les marches entre le
deuxième et le troisième : la chatte nous a rejoints.
Le
temps s'étant éclairci je descends à la cave pour vider l'eau qui
l'a envahie depuis quelques jours. Jécope. Jécope, j'enlève 4
cuvettes pleines d'eau.
J'aime
beaucoup être au rez de chaussée finalement car ainsi le jardin est
à ma porte.
Il
a neigé cette nuit et il neige encore. La neige est arrivée tôt
cette année, c'est la fin novembre.
Je
n'ai pas recouvert les plantes, le chèvrefeuille et il apparaît
encore les taches rouges de trois roses au bout de leurs longues
tiges aux feuilles saupoudrées de blanc.
À
la mi-décembre les roses sont toujours là accrochées au bout de la
tige, figées.
Avec
un turban tu ressemblerais à un Maure.
Un
mort vivant ?
Un
Maure très vivant.
Et
s'il était mort ça ferait quoi ?
Un
Maure mort. Tiens ça ressemble à du Michel Ohl ça. Il faudra que
je le lui dise.
Tu
sens la pomme...
Tu
sens la banane...
Tu
sens le gingembre ?
Tu
sens le chocolat !!!
Et
ainsi de suite d'une fragrance à l'autre
au
fil de la journée
sur
ses lèvres
Le
rouge-gorge qui sautille dans le jardin semble faire éclore la tête
de la première jonquille, en tous cas il me la fait découvrir, je
ne l'avais pas remarquée.
L'hiver
est derrière nous alors.
(Recueil
Les Dé/mailleuses, 2012)
Dan Ferdinande, Commises en Demeures (recueil)
D'un
Terrier à l'autre
1961.
Tu quittais à onze ans les deux pièces du troisième étage d'un
immeuble de la rue Solférino et tu t'en allais habiter une maison en
briques rouges sur les bords de la Deûle, Quai de l'Ouest. Île dans
Lille blottie entre les bras du canal le quartier des Bois-Blancs
devenait ton quartier. Les eaux grises amenaient lentement les
péniches Quelques-unes stationnaient devant vos maisons et les
mariniers vous demandaient de l'eau. Au deuxième étage les murs de
ta chambre, ta première chambre, chauffée au poêle à charbon, se
couvraient des photos de chanteurs et de groupes de rock que tu
découvrais sur ton transistor, bouche grande ouverte, au fil de
Salut les Copains ou du Pop-club de José Arthur. Tu n'en revenais
pas de ce rythme, de ces mélodies, de ces voix. Ton transistor
Atlantic t'accompagnait dans la rue quand tu filais rejoindre tes
amis en l'absence de ton père. C'est Good Golly Miss Molly de Little
Richard qui fut ton tout premier disque, un 45 tours de quatre
morceaux que tu écoutais sur l'électrophone tout neuf offert à ton
certificat d'études. C'était parti et ça allait te durer toute la
vie cette passion des disques, de la musique. Pour acheter des 45
tours d'occasion tu écumais les cafés-tabacs qui soldaient les
disques de leur juke-box. Tu gominais tes cheveux noirs, tu te
faisais un cran à la Elvis Presley, tu achetais des boots à bouts
pointus et à soufflets ce qui déclencha chez ton père une violente
colère : Tu ne t'imagine pas que tu vas porter ces chaussures-là
pour ta communion ! Et ces cheveux dans le cou, viens ici que je te
les tonde. Mais il ne touchait pas à ta mèche. C'est pourtant lui
qui t'emmenait voir tous les péplums, tous les westerns qui
passaient dans les différents quartiers de la ville, lui qui te
donnait le goût du marché de Wazemmes, qui appréciait les petits
personnages que tu dessinais minutieusement en marge de tes cahiers,
sur tout bout de papier, lui qui te rapporta un jour un manuel de
dessin. Aussi longtemps que tu étais sous sa garde autoritaire ou
dans la maison, tout allait, à peu près...
Pendant
ce temps à l'autre bout du pays dans la campagne provençale je
vivais au même âge la vie libre d'une chevrette dans un mas bâti
au pied d'une coulée de vignes qui descendaient entre les collines
de la fin des Alpilles. Le mas de Bret dont mes parents s'occupaient
appartenait à la propriété du Grand Fontanille. Plantées de
raisin blanc ou noir, raisin de table ou de vendange, les vignes
retentissaient de palabres, de chansons, de rires, de cris de juin à
octobre. Le mas se refermait, volets tirés, sur les heures brûlantes
de l'été. Les granges fraîches, les fenières pleines d'un foin
odorant pour les chevaux de trait, l'écurie aux larges murs de
pierres blanches devenaient pour moi lieux où me cacher, où prendre
peur. J'escaladais dans une lumière intense le toit de tuiles roses
de la bergerie à l'heure de la sieste quand nul n'était là pour me
l'interdire. Je courais librement dans les collines de pins saturées
d'essences de thym, de romarin, peuplées de cigales, de libellules,
de papillons, de silhouettes que j'inventais puisque j'étais seule.
Un énorme figuier accolé à la façade du mas supportait une
balançoire et me servait d'abri avec ses branches basses et épaisses
et son feuillage sombre. Un abricotier, des amandiers, des pêchers,
des cyprès encerclaient la maison. Autour du mas en perpétuelle
activité gravitaient les femmes de la maisonnée, les hommes, les
bêtes, les insectes. On tirait l'eau du repas et de la toilette du
puits dont l'ombre profonde et glacée me procurait des frissons. Un
canal étroit irriguait les terres. Les femmes y lavaient les draps
dans un bassin creusé tout à côté bordé d'herbes et de gueules
de loup violettes, de buissons de thym et de romarin accrochés aux
rochers. Le courant apportait parfois à l'improviste une jeune
couvée de canards sauvages. Viens goûter, appelait ma mère, j'ai
fait des beignets. Tu viens ? Où tu es passée ? Mais où elle est
cette petite ? Elle n'était pas très loin, dans la colline là
juste derrière le mas, à rêver perchée sur une branche de pin, ou
allongée dans les herbes ou alors grimpée par une longue échelle
dangereuse à l'étage de la grange aux planches disjointes et aux
murs recouverts de lourdes toiles d'araignée poussiéreuses.
1971-1973.
Ayant terminé ton service militaire à Berlin tu as décidé de
partir voir le monde, ta maison t'oppressait et ta première escale a
été Paris. Un copain d'armée t'a hébergé dans une chambre de
bonne du XVIème pendant que lui vivait chez son amoureuse. Le
vasistas donnait sur les toits et les rencontres charmantes. Quand tu
ne travaillais pas ou quand tu n'étais pas à la cinémathèque du
Palais Chaillot tu arpentais la capitale. Tu étais sur les traces
des surréalistes, c'est pour ça que tu étais à Paris, hein ? Mais
aucune rue ne t'en a livré même une ombre. Alors tu as pris la
route du sud et tu t'es arrêté à Avignon. Tu as déposé ton sac,
ton électrophone et tes 33 tours dans la chambre mal éclairée d'un
hôtel bon marché aux murs humides, coincé parmi d'autres vastes
bâtisses de la rue Banasterie. Non loin de là Gélas dirigeait son
théâtre avant-gardiste du Chêne noir au pied des murailles du
Palais des Papes. Les douches de l'hôtel se partageaient sur le
palier. La nuit tu déchargeais des camions au marché-gare en
sifflant des airs d'opéra. Le jour un énorme édredon de plumes
remplaçait tout chauffage et ton électrophone égrenait Chopin,
Beethoven, Rachmaninov.
À
cette époque étudiante je m'étais installée dans deux pièces
meublées au premier étage d'une maison basse de la rue Sureau à
côté de la Place des Carmes et du théâtre de Benedetto. La
première fois que je t'invitai à souper je préparai un riz
cantonnais qui allait être l'unique plat que je cuisinerais pendant
longtemps. Ton sac sur le dos tu m'as rejointe bientôt, inutile de
garder ta chambre d'hôtel nous ne nous quittions plus. La
propriétaire a poussé quelques cris, elle tenait une maison
correcte, les filles n'y recevaient pas les garçons. Mais on s'aime
! Ah ?! Il est sérieux au moins ? Vous allez vous marier ? Ah ouiii
! (Tiens, je n'y avais même pas pensé). Nos repas se sont enrichis
de purée instantanée, ta spécialité, ainsi que les beignets que
tu faisais frire dans l'huile d'une petite casserole cabossée qui te
suivait depuis Paris. La nuit nous enjambions l'appui de notre
fenêtre pour nous étendre sur les tuiles encore chaudes et nous
contemplions le ciel étoilé.
Notre
mariage impromptu très peu de mois plus tard nous poussa à aller
occuper trois pièces dans la Tour de l'Horloge de la rue
Carretterie. Cétait à deux pas, il suffisait de traverser la Place
des Carmes dans la fraîcheur de ses larges platanes. Nous étions
dans une pièce voûtée. Esmeraldaaaa... Esmeraldaaaa..., en criant
ces mots tu me poursuivais bras en avant un couteau entre les dents
pour m'attraper, j'avais beau ne pas y croire je dégringolais à
chaque fois mi-riant mi-hurlant l'escalier abrupt de la tour jusqu'à
la lourde porte de la rue derrière laquelle tu finissais toujours
par m'emprisonner dans tes bras. J'avais abandonné mes études, nous
travaillions en intérim l'un et l'autre dans les usines de
conditionnement de légumes de la région, Rolli, Buitoni, Liébig...
Tandis que sur les étagères livres et vinyls s'accumulaient, notre
menu à la fin du mois affichait souvent crêpes à l'eau. Ça nous
valut cette remarque d'une amie en visite un de ces jours-là : Oh ,
c'est original ça, des crèpes sans lait ! Tu t'es mis à jouer de
la guitare et un jeune chat nous a rejoints, le premier d'une lignée.
Il nous mordillait les doigts de pied quand nous nous serrions l'un
contre l'autre dans la chambre sans porte.
Un
jour de juin 1973 tu m'as proposé de monter vivre à Lille. Je
t'aurais suivi n'importe où. Sans plus attendre nous avons chargé
les cartons de livres et de disques dans la 2cv finalement offerte
par mes parents et en route sur la longue et sinueuse Nationale 7.
1973-1979.
Tes parents nous ont accueillis au Quai de l'Ouest le temps de gagner
quelques sous. Nous dormions au deuxième dans ta chambre, la chambre
aux photos. Je me suis prise d'amour pour cette Deûle mélancolique
dont les eaux à cet endroit sentaient si fort les égouts dans ces
années-là que la mairie a eu l'idée de la parfumer. Autour de la
table familiale j'ai appris à saisir l'accent du nord, à boire de
la bière, à beurrer mes tranches de pain, à manger des
moules-frites que l'on ne frit pas à la poêle, à terminer le repas
sur une cigarette de mimolette orange et une tasse de café à la
chicorée.
La
fin de l'été nous a trouvés rue du Puebla à Lille dans deux
pièces mansardées meublées d'une table uniquement. Deux pièces
sans portes séparées l'une de l'autre par un palier. Ton père nous
a donné un vieux poêle à pétrole qui allait nous suivre pendant
des années et nous avons acheté à la braderie un vieux sommier en
acier et son matelas squatté par les puces. Tu étais devenu facteur
intérimaire et distribuais le courrier dans le quartier des
Quatre-cent maisons. Tu revenais chaque jour avec un ou deux 33 tours
achetés sur les pourboires de ta tournée. Moi je faisais des
ménages pour une entreprise avec une coéquipière qui s'adressait à
moi à la troisième personne à la manière des Italiens et des
Espagnols, un reste de la domination espagnole : Elle va bien ? Elle
a fini de nettoyer les vitres ? Dans l'escalier souvent presque
aussi peuplé qu'un boulevard le propriétaire, qui vivait dans un
monde bien à lui au premier étage tandis que sa femme travaillait à
sa blanchisserie dans la boutique du rez-de chaussée, nous arrêtait
chaque fois qu'il le pouvait pour nous parler de la vie des reines et
des princesses. Il se disait descendant de Catherine de Russie et
lisait assidument Jours de France. Certains soirs alors que nous
prenions le repas le couple mère-fille du deuxième faisait soudain
irruption dans notre cuisine en hurlant, la mère un couteau de
cuisine à la main poursuivant sa fille âgée de douze ans pour on
ne savait jamais quelle vétille. Le temps de tourner autour de notre
table et elles disparaissaient sans expliquer ni quoi ni qu'est-ce,
comme disait notre charmante voisine.
À
l'automne un remplacement dans l'Éducation nationale m'a emmenée
sur la côte, près de Dunkerque. Et dans le courant de l'hiver nous
avons emménagé dans deux pièces d'une maison de la Place du Marché
aux Chevaux à Bourbourg. Je peux encore fredonner l'air du carillon
de l'église. Sans chauffage ni salle de bains, ni toilettes à
l'habitude. Une amie nous a offert une table de jeux et une
couverture bien chaude. Nous mangions assis sur le lit dans la
cuisine. Tu as commencé à peindre à l'huile sur des toiles et tu
écrivais toute la nuit dans la pièce à côté. Notre chat
d'Avignon est mort peu de temps après, empoisonné. Nous l'avons
enterré en pleurant dans les dunes de Petit-Fort-Philippe.
À
la rentrée suivante on m'a proposé un poste dans le Pas-de Calais
et nous sommes partis occuper à Saint-Omer deux grandes pièces d'un
rez de chaussée de la rue Charles Martel, toujours sans salle de
bains et les toilettes communes à toute la maison. Une cuisinière
en émail blanc nous y attendait, je pouvais enfin faire des tartes
et des pommes au four. Nous avons déniché au marché de Wazemmes un
couple de chats siamois, ainsi nous pourrions donner tous les petits
qui naîtraient nous n'aurions pas à les tuer. Toi à la table
écrivant, moi dormant avec la chatte, toutes deux la tête sur
l'oreiller. Quand tu partais pour deux jours à Paris suivre des
cours à la fac de Vincennes avec Gilles Deleuze, François Châtelet
et bien d'autres, le chat disparaissait lui aussi. Il revenait dès
ton retour. La chatte et moi nous vous attendions.
1975-1980.
Après avoir passé un concours j'ai dû suivre une formation à
Lille et nous avons loué les premiers et deuxième étages d'une
maison au bord de la voie ferrée dans la rue du Calvaire à
Lille-Fives. C'étaient quatre pièces en tout, un palais, sans eau
chaude, sans chauffage, ni salle de bains, ni toilettes bien sûr,
rien de nouveau. Le passage des trains au-dessus du talus qui
surplombait la cour rythmaient notre quotidien. Ça ne vous dérange
pas le bruit des trains la nuit ? Au contraire ça nous plaisait bien
cette idée de voyage perpétuel derrière nos murs. Nous avons
installé un vieux poêle à charbon dans chaque pièce. Le camion
des charbonniers passait dans la rue deux fois par semaine, on
entendait de loin son cri Kerbo bo-bo boooo suivi d'un coup de
trompette. Les murs se recouvraient de tes fresques. Tu as acheté
notre premier poste-radio à cassettes pour écouter et enregistrer
des opéras, des concerts. Et un soir tu es revenu sur une mobylette
d'occasion, la première d'une longue série de véhicules à deux
roues que tu allais entreposer dans le couloir et qui feraient
définitivement partie du mobilier.
Au
bout d'une année nous avons invité le premier de nos fils à naître
et il nous a rejoints dans notre minuscule chambre triangulaire au
premier. Mais quand deux années plus tard notre deuxième fils est
venu compléter notre bande de futurs acolytes de rock et de blues
(les All Black comme nous appellerait plus tard un ami en musique),
nous avons monté notre lit dans ton bureau et laissé les garçons
se régaler entre eux. J'ai pu éprouver à nouveau la volupté de
dormir dans la pièce où tu travaillais la nuit entière à tes
gouaches et à tes textes. Nous chauffions l'eau dans une casserole
et baignions nos bébés dans l'évier, assis dans une cuvette qui
les contenait tout entiers. Ce n'était pas encore très à la mode
pourtant tu as décidé de les élever, tu n'aurais voulu les confier
à personne.
1980.
Le lendemain du jour où nous emménageons dans la maison de la rue
de l'Église à Lompret est un dimanche. Les cloches de l'église se
mettent à sonner nous appelant dans ce qui est notre premier jardin.
Enlacés, le nez en l'air, nous voyons apparaître dans le ciel clair
d'avril le V déployé d'un passage de canards.
Cette
maison est à nous maintenant mais comme tu le fais remarquer une
maison ne nous appartient jamais vraiment, d'autres personnes
viendront l'occuper à notre mort et la transformeront, y vivront un
autre genre de vie que la nôtre. Une maison sert de passage.
in Recueil Commises en demeures
Les Dé/Mailleuses, 2011
Dan Ferdinande, Trois fois rien c'est tout (recueil)
Dedans...
Du
soleil se glisse dans la chambre
La
chatte guette à la fenêtre
Tu
veux du thé ? (rituel)
Oh
chouette ! Chouette cet homme !
Thé
posé sur la table de nuit
Merci !
De
rien !
Mais
si ! De tout !
Et
même du ciel
uniformément
bleu
cet
après-midi de décembre
et
des ailes d'oiseaux
ombres
chinoises
sur
les murs dorés de la chambre
M'endors
un moment
la
chatte à mes côtés
Quand
je m'éveille
le
soleil a disparu
Je
le remplace par les deux lampes
qui
bordent notre lit
Pendant
ce temps
à
l'étage au-dessous
la
musique ne s'est pas arrêtée
Atchoum !
crie-t-il
Atchoum !
je lui réponds
Dehors…
D’un côté à l’autre du petit jardin
le vent brusquement levé
a fait gonfler le feuillage nouveau
l’a balancé furieusement l’a soulevé enlevé
a couché puis dressé l’herbe déjà haute
jusqu’à saturer l’espace d’un tourbillon de vert
effacer toute trace de ciel
accélérer les battements de mon cœur
de la même façon
que
lorsque surgit à l’improviste
au détour d’une rue de la ville proche
la silhouette de l’un ou l’autre de nos fils
au détour d’une rue de la ville proche
la silhouette de l’un ou l’autre de nos fils
Dedans…
La nuit s’est révélée
de lait et d’étoiles
quand j’ai soulevé le store
pour mieux te voir
toi
ton corps pâle
sur le drap clair
Notre chambre sous le toit
flottait au-dessus du village
semblait fendre le ciel
au rythme de notre balancement
moi dessus toi
toi dessus moi
sens dessus dessous
Dedans...
Dans
l'escalier ce matin
une
odeur subtile
pas
immédiatement reconnaissable
puis
tout à coup :
l'odeur
des pommes rouges
rapportées
de la ferme hier
Minette
me mordille
attrape
mon stylo
perd
la marque de mes pages
se
lance dans une toilette minutieuse
Je
sirote un thé vert du Japon
brûlant
Dehors…
Vous faites le défilé ?
Oui
je manifeste… Je fais grève et je manifeste.
Vous
allez où ?
On
est partis de la Porte de Paris, on est passés par la gare puis ici
par la rue Nationale et là on va remonter la rue Solférino jusqu’à
la Préfecture. Et vous qu’est-ce que vous faites là toutes les
deux ?
On
vous suit. Vous allez faire quoi après ?
Après
?
Oui,
après le défilé, vous allez faire la fête ?
(Zut
alors quelle belle idée ça, la fête ! est-ce que quelqu’un y
aurait pensé ?)
Non…
pas la fête… (Non, mais quel regret !)
Quoi
alors ?
On
ira juste boire un petit verre entre amis puis on rentrera à la
maison...
Les
deux petites curieuses et souriantes ne me demandent même pas une
pièce. Elles me quittent en sautillant, s’avancent dans la foule
jusqu’à d’autres manifestants à qui elles se mettent à parler
comme si elles les avaient toujours connus.
Dedans...
La
maison est silencieuse
sans
musique sans bruit
Il
est sorti
Je
préfère entendre les touches du clavier
de
son ordinateur
ou
un air d’opéra ou un morceau de rock
Je
n’aimerais pas la maison sans lui
La
nuit est tombée depuis une heure
Je
guette le ronflement de sa moto
Qu’il
revienne vite !
Que
la fête recommence !
Trois
fois rien c'est tout
Recueil
Les Dé/Mailleuses, 2009
Dan Ferdinande, Un train peut en cacher un autre (recueil)
TGV
7012
Ce
soir elle voyage en première, les Prem’s de l’été, un TGV
Paris-Lille à 20 euros. Elle regarde sans nostalgie disparaître les
dernières maisons de la banlieue parisienne. Elle revient de
Touraine. Trop chargée d’histoire cette région, trop de reines,
de rois, d’épisodes sanglants presque à chaque château, trop de
châteaux, de pierres blanches, un français parfait. Heureusement
il y a les vignes. Elle ce qui lui plaît c’est le pays tranquille
des estaminets entre les monts des Flandres et sa ville préférée.
Elle est assise seule côté fenêtre. Dans la rangée à côté un
jeune homme blond s’est installé et observe les passagers qui
passent ou se placent. Elle se lève pour aller se rafraîchir. Quand
elle revient s’asseoir elle croise son regard. Pour le plaisir de
voir s’approcher à toute vitesse (car une heure ce n’est
vraiment pas long) les lieux qu’elle aime elle va s’installer
dans le sens du train quelques sièges au-dessus. Elle se retrouve
maintenant face à lui qui ne la quitte plus des yeux, est-ce que ce
serait l’effet de la couverture du magazine qu’elle a laissé
tout à l’heure sur la tablette de son siège, l’image en noir et
blanc d’Orson Welles et de Rita Hayworth démultipliée par un jeu
de miroirs (le regard d’Orson Welles ! les doigts de sa
main serrant la chair du bras nu de la femme !) et ce titre : La
passion, théâtre de l’existence ? Elle se tourne vers la
vitre et reçoit à toute volée les champs, à perte de vue les
champs du nord, et tout au fond du paysage un clocher bien sûr que
la nuit s’apprête à effacer. Son reflet dans la vitre lui renvoie
son sourire. Soudain à côté de son reflet celui de l’homme :
– Vous avez laissé tomber votre stylo… – Ah oui !
Merci beaucoup ! Et elle plonge le nez dans son magazine
pour tenter d’en apprendre un peu plus sur les coins et les recoins
de la passion.
Quand
surgissent les lumières des villages à la périphérie de sa ville
elle se lève à la hâte pour être la première à la porte, la
première à descendre. Personne ne s’est encore levé mais
quelques secondes plus tard le jeune homme est près d’elle. Ils
attendent face à face l’entrée du train en gare des Flandres.
Cinq minutes au moins. Cinq longues minutes. La vitre ne renvoie que
la nuit noire et leur reflet à tous les deux immobiles devant elle.
Puis le train finit par s’arrêter. Elle s’apprête à ouvrir la
portière. Un dernier coup d’oeil rapide vers l’homme devant
elle. Par-delà son épaule une jeune femme africaine lui paraît
bien encombrée avec sa poussette, ses deux valises, ses sacs. –
Vous voulez que je vous aide ? Il se retourne pour voir à
qui elle vient de s’adresser. – J’ai ma fille assise là-bas
et il faut que je descende tout ça. L’homme la fixe à nouveau
un dernier court instant, il semble encore attendre qu’elle
descende devant lui, puis sous la pression des voyageurs du
compartiment il se retrouve sur le quai dans le flot pressé qui
l’entraîne. – Allez chercher votre petite fille je m’occupe
de vos valises !
*
Train
postal
Elle
sait ce qu’elle va faire : elle va lui écrire une lettre tout
le long du trajet en train jusqu'à Avignon. Elle postera la lettre à
l’arrivée et ainsi il la recevra demain matin. Dans le bonheur du
voyage vers cette terre qu’elle aime elle veut lui dire le bonheur
qu’elle a de vivre avec lui. Elle écrira leur chambre sous le
toit, les nuages qui passent devant les fenêtres la chatte mordorée
allongée près d’elle de tout son long et lui qui monte de temps
en temps pour voir, qui passe la tête à travers les barreaux de la
rambarde et contemple béatement ce petit paradis. Elle lui dira
l’odeur de la tarte aux prunes du jardin, une grande tarte dorée
qu’elle a faite avant de partir. Et les bouquets d’œillets et de
reine-marguerites achetés à la ferme. Les livres, les carnets de
notes, les revues, leur revue, ses dessins à lui, les tableaux des
amis, la musique qui emplit toute la maison.
La
lettre fera l’aller-retour Lille-Avignon-Lille. Cette idée lui
plaît beaucoup. Ainsi venant de le quitter elle va rester avec lui
pendant quelques heures encore et sera demain matin netre ses mains,
enfin, sa lettre...
*
Pig
Dada
(à
la mémoire de Baudhuin Simon
Corps
mince et souple, torse nu, chaque jour se balance au trapèze
accroché au cœur de sa maison même, au fond des Ardennes
wallonnes, son « Musée du Cochon » comme il lui plaît
de l'appeler en clin d'œil à cet animal qu'il défend.
Mais
aujourd'hui pas de trapèze, pas d'envols autour de la barre, pas de
danse aérienne, il quitte sa maison.
Pourtant
il ne prépare pas sa valise, il n'entre pas dans la gare
d'Habay-la-Neuve, n'achète pas de billet aller, ni aller-retour,
n'attend pas sur le quai en regardant autour de lui les enfants, les
femmes, les hommes qui partent ou qui arrivent. Il ne prend pas
de train.
Aujourd'hui
tout est sens dessus dessous. Les rêves, les désirs, l'amour, les
mots, le monde ça suffit.
Il
se rend en un lieu qu'il a méticuleusement choisi, voie, heure de
passage, place précise sur les rails où son corps, élancé pour la
dernière fois...
Il
faudra plusieurs jours pour savoir, pour apprendre...
En collaboration avec Les Dé/mailleuses
Dan Ferdinande, T'as peau dire (recueil)
Peau
de vache et autres peaux
« C’est
vous la Petite Renarde Rusée ?
– Eh
non, la petite renarde rusée c’est pas moi ! » Petite
renarde… ça me plairait, oui…
J’aimerais
aussi être une vache parfois. Entendons-nous ! pas une vache comme
on dit « quelle vache celle-là ! » non ! j’ai rien de
la peau de vache… ni de la langue de vipère d’ailleurs !
Une grande vache blanche et noire – ou une petite, mais grande ça
changerait – pour brouter tranquillement dans un pré des Flandres,
pour me prélasser solitaire dans un coin, pour rêvasser, écouter
de plus près le chant des oiseaux, regarder passer les nuages tout
au long de la journée, renifler les pâquerettes, me lancer soudain
avec mes camarades dans une course sans but jusqu’à l’autre bout
du champ juste pour le plaisir de courir ensemble, pisser debout dans
l’air frais, me laisser traire docilement à la nuit tombée…
Oui, voilà, une vache laitière, tranquille, paisible, une bonne
vache !
Ou
alors… une chèvre (mais pas une vieille bique !). Une chèvre dans
les collines de Provence (et pas de crainte à mon âge que le loup
cherche à me manger, ou un vieux loup mais ses dents alors !…).
Je grimperais sur les rochers, pas très hauts, je mâchonnerais le
thym parfumé, je me griserais de l’odeur des lavandes et du
romarin, je gambaderais dans le soleil et le mistral à perdre
haleine...
Certains
jours, comme tout le monde, il m’arrive de jouer les lézards
derrière les vitres d’une pièce ensoleillée. Je sais aussi être
chatte pour me faire câliner ou grimper aux arbres encore
quelquefois. Et je deviendrais volontiers tigresse pour déchirer les
mauvais, les fourbes, les faux, ceux qui se servent des autres pour
arriver à leurs fins, qui dévorent leurs semblables, mettent de
l’huile sur le feu, les fanatiques de tous bords …
Mais
sur la longue durée et en réalité je me fais l’effet d’une
sauterelle, à sauter sans cesse d’un côté, de l’autre, à
faire ci, à faire ça… « Tu es encore en train de
rhizomer !!! Arrête-toi un peu ! » dit-il le plus
souvent.
M’arrêter ?
On verra… Plus tard !
*
Jeu
de Paume
Je
suis planté là à quelques pas d’elle, blanche des cheveux
jusqu’au bout des pieds, couronnée d’une branche souple de
lierre qui tombe et s’enroule autour de son corps drapé de blanc,
arrêtée sur son socle en une pose attentive au centre du grand
cercle que forment les badauds devant l’austère façade de
l’ancienne halle à la viande. Bouche ouverte devant cette vision
merveilleuse je viens de découvrir que ses seins sont nus sous la
couche d’enduit blanc, que le sein gauche émerge comme une petite
lune bien pleine des plis du drap, qu’une lune pareille se profile
dans la large échancrure droite. Quel autre moyen alors pour lui
dire le bonheur que je ressens ? Je m’approche d’elle les
yeux baissés pour déposer une pièce dans l’assiette devant elle
mais ahhh ! au bruit que fait la pièce en tombant son corps
immobile se met soudain en action. Elle tend brusquement un bras
devant elle, remue la tête, pivote légèrement du côté par lequel
je m’éloigne déjà. Avant de sortir complètement du cercle je me
retourne et la vois non seulement me suivre du regard mais aussi
faire un signe en ma direction, un signe de l’index qui me demande
de revenir vers elle. Si je m’étais attendu à ça ! Je jette
un coup d’œil vers ceux qui sont devenus des spectateurs très
intéressés par la tournure que prend l’événement et je me mets
à rire bêtement sans plus oser bouger. L’index à nouveau s’anime
d’un geste lent : c’est bien ça, c’est bien moi qu’elle
invite ! Alors je m’avance vers elle de quelques pas…
L’index m’intime de venir plus près, encore plus près !...
Impossible de me dérober. Il me faut m’approcher à petits pas,
aussi loin que l’index le désigne, c'est-à-dire aussi près,
terriblement, des douces lunes jumelles, du beau visage dont les yeux
se confondent avec le ciel, très bleu aujourd’hui. Pétrifié à
mon tour je sens maintenant sur ma joue sa caresse, la peau rêche de
sa paume, de ses doigts recouverts de craie, rèche mais étonnamment
tendre. Vous êtes très belle ! et pendant cette seconde-là le
monde autour de nous disparaît. Puis je m’éloigne du moins vite
que je le peux à travers la foule en me gardant bien de croiser un
seul regard et laisse un ami m’entraîner dans les rues pavoisées
de la belle ville de Gand en fête.
*
Peau
de reinette
Un,
deux, trois, Soleil ! Imperceptiblement je m’approche du mur.
Ce ne sera pas pour tout de suite, pas pour demain, enfin je ne le
pense pas, mais il n’y a aucun doute là-dessus ça viendra. Et au
moment où ce sera à mon tour de le toucher je crierai « Soleil »
(c’est la règle). Ça a commencé par mes mains, d’abord des
taches brunes sur la peau claire, le grain devenu plus épais, la
peau comme un champ labouré, les veines en relief. J’ai pris ça
pour un avertissement, plus encore que tout autre signe que j’avais
eu jusque là. Alors un jour je l’ai écrit à un jeune ami que je
n'avais pas vu depuis très longtemps, que les rides sur mon visage
et sur mes mains me faisaient aimer ceux que j’aime, dont il était,
avec grande tendresse, que c'était comme un cadeau que je recevais
en échange du temps qui passait. (Est-ce dans le fond de quelque
importance que la lettre me soit revenue quelque temps après avec la
mention : N'habite plus à l'adresse indiquée ?).
Je
me demande si le moment venu je n’aurai pas laissé échapper trop
de choses ou pas assez regardé, écouté, donné, pris part, pris
parti et aussi si j’aurai été, un tout petit peu au moins, ce
lieu de passage dont l’idée me plaît, ce lieu où le monde reçu
se transmue en mots sur la feuille.
Ce
dimanche a été parsemé de ces petits bonheurs qu’il sait faire
naître, ces bonheurs à quatre sous. Le lever d'abord, puis le
départ à moto pour Wazemmes, la rue Saint-Pierre-Saint-Paul avec
ses bouquinistes et sur le devant du parvis de l’Eglise son vendeur
de vinyles à trois ou quatre euros, la brocante, les légumes, les
olives, la bière Iris, les nems…Et pour finir, le verre à la
terrasse de Chez Ben ou des Tilleuls. L'après-midi s’est passé à
préparer le repas en écoutant les disques achetés, à feuilleter
les livres…
Pelotonnée
au pied du lit je contemple maintenant le soleil qui se couche
au-delà des cyprès et sous le drap de lin blanc celui qui s’endort
profondément.
*
...tellement
dans la peau
« Je
ne vais sûrement pas aller voir le film sur la vie de Johnny Cash,
j’ai déjà bien assez à faire comme ça avec la vie de Zerbin
Buler… »
Ses
mots lui reviennent alors qu’elle est en train de prendre le
tournant de l’entrée de l’autoroute Lille-Dunkerque dans sa
vieille Twingo vert salade pour aller travailler. Elle éclate de
rire. Elle sait bien qu’il n’a pas beaucoup de temps, trop de
choses à faire et tout ça avance si lentement ! Des nuits à
dessiner minutieusement les petits animaux humains de sa BD et
quelquefois au lever : « – Bien dessiné ? –
Non, je ne suis pas tellement content de mes dessins aujourd’hui,
je ne les trouve pas réussis. » Il les lui montre. Il lui fait
lire aussi le texte qui les accompagne. Elle sait bien tout ça, ses
difficultés, ses angoisses, ses luttes, son acharnement, elle le
sait parce qu’elle l’a dans la peau. C’est aussi ça
l’éternité. Il se tient dans son horizon comme une tour de
veille, les yeux bien ouverts, attentif aux mouvements du monde, elle
n’aurait jamais voulu d’autre compagnon que lui pour sa vie.
T'as
Peau dire, 2007
En
collaboration avec Les Dé/mailleuses
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