Galerie La Petite Renarde Rusée

lundi 14 janvier 2019

Guy Ferdinande - La Véritable Histoire du Rock (chapitres 1 à 32... à suivre)


~ 1 ~

  Comme toute histoire, la véritable histoire du rock a une préhistoire. Plus tard j’apprendrais que la préhistoire a elle-même une préhistoire : la prépréhistoire. Et que cette prépréhistoire... mais bon, n’allons pas plus vite que la musique et tenons-nous en à la préhistoire pour l’instant. Quand il faudra étoffer le propos, nous saurons nous souvenir qu’aucun miracle ne tombe du ciel. Pour l’heure nous sommes en colonie de vacances en 1960, et chaque jour avant l’heure des repas, dans la grande salle qui donne accès au réfectoire, nous est accordée une petite demi-heure apéritive pour danser le twist et le rock en compagnie des filles, précision d’autant plus importante que la mixité n’a encore fait son apparition nulle part et que du haut de mes dix ans quelque chose d’inaugural m’apparaît confusément, même si je ne sais pas encore que ma destinée sera rock pour le meilleur et pour le pire ou ne sera pas.
Quels 45 tours les enfants de la colonie de vacances ont-ils le bonheur de mettre sur l’électrophone en 1960 ? Richard Anthony avec “Tu parles trop” ou “Le petit clown de ton cœur”, Johnny Hallyday, avec “Souvenirs, souvenirs” ou “Itsy Bitsy petit bikini”, les Platters avec “Only you”, Paul Anka avec “Diana”, Dalida avec “T’aimer follement” ou “Itsy Bitsy petit bikini” à nouveau, Danyel Gérard, mais c’est d’autant plus “Apache” des Shadows qui mène la danse qu’avec ce morceau se terminera la session lors de la fête de clôture. L’année suivante, dans cette même colonie de vacances, en compagnie des mêmes petites amoureuses, Maryse, Marie-Josée, viendront s’agréger Petula Clark avec “Romeo”, Adriano Celentano avec “24000 baci”, les Chaussettes noires, les Chats sauvages, et encore les Shadows avec “F.B.I.” et les nouveaux postulants que l’on sait.
  Jusqu’ici le rock est une histoire d’enfance, je dirais même d’enfance de l’art. Nul indice avant-coureur d’un conflit de générations mettant face à face Tino Rossi qu’aimait ma mère et Richard Anthony. La musique c’était les 78 tours paternels, immuables car mes parents n’avaient pas de budget musique, également ce qu’il leur arrivait de fredonner et qui me revient parfois : “Le Bricoleur” de Patachou, “C’est l’piston” de Bourvil, etc. Mais musique et chanson c’était avant toute chose la TSF, la télévision n’ayant pas encore fait main basse sur les consciences, et la TSF ce n’était pas que des “Ploum ploum tralala”, c’était le sketch hebdomadaire de Simons : “Acoutez l’Vaclette (L’Conte du vinderdi)”, Alain Decaux, André Castelot et Colin-Simard avec “La Tribune de l’Histoire”, Jean Nocher avec sa chronique “En direct avec vous”, Geneviève Tabouis à la voix inoubliable, sans oublier “Les Maîtres du mystère”, “L’Homme à la voiture rouge” ou “De l’autre côté du soleil”. La TSF c’était un imaginaire.
  Arriveront les chapitres où il me faudra évoquer les cinoches, le marché de Wazemmes, mes petites amoureuses, le dessin, ce qu’est une destinée rock, etc. tout ce qui fit et fait encore l’entour, et pourquoi pas le catéchisme pendant que j’y suis ? Pour l’instant je voudrais encore dire un mot sur le Sébasto devant lequel je passais chaque jour pour aller à Michelet, l’école Michelet. Sébasto ce fut “L’Auberge du Cheval blanc” et “Le Chanteur de Mexico” avec Luis Mariano et je suis prêt à jurer que ces deux opérettes auxquelles nous assistâmes furent décisives. À cette époque, hormis “Carmen”, mon père jugeait l’opéra hermétique, fastidieux et, comme par un fait exprès, en langue étrangère, fût-ce quand c’était en français. Seule une classe sociale gardienne du sésame l’appréciait. Et c’est peut-être bien parce que “Carmen” est un opéra-comique que via un malentendu, à moins que ce ne fût une ruse, il pouvait l’apparenter aux “Cloches de Corneville”. En tout état de cause pas plus que “Carmen” je ne vis d’opéra ni d’autres opérettes que ces deux-là à cette époque. Quel rapport avec l’art lyrique me demanderez-vous peut-être ? Le rock ? Aucun, mais le postrock, si. Car si le rock eut une préhistoire, il a fatalement une posthistoire. Patience, nous y viendrons en temps et en heure...

 (Le terme “opéra-comique”, variante française d’“opera buffa”, désignait à l’origine un opéra qui, comme son nom l’indique, était comique, par opposition à “opera seria”. Comme dans ces opéras comiques, formellement moins encombrés que dans les “opere serie”, il y avait des parties parlées, un glissement sémantique a fini par attribuer le terme “opéra comique” à tout opéra comportant des dialogues parlés. Ainsi “Carmen” ou “Fidelio” qui n’ont rien de comique se sont-ils retrouvés affublés de ce qualificatif.)



 avec Chris Farlowe


~ 2 ~
 
Du catéchisme je n’ai pas grand-chose à dire. Je vais donc en toucher trois mots rapidos pour être débarrassé. Nous sommes maintenant en 1963, en 5ème, piètre élève, Baggio trop violent. C’est cette froide année-là que j’apprends par l’abbé Declercq qu’il ne suffit pas que de dormir côte à côte pour avoir des enfants, puis par le médecin scolaire qu’il faut décalotter son zizi sous peine de je ne sais quelles affres, et que place de la Nation 150 000 jeunes assistent au concert gratuit des Gam’s, Chats sauvages (avec Mike Shannon), Frank Alamo, Danyel Gérard, Richard Anthony, Sylvie Vartan et Johnny Hallyday. Mon copain Bernard m’appelait “p’tit curé” parce que je suivais ce que nous enseignait l’abbé Soyez avec le plus grand sérieux. Comment m’aurait-il appelé trente ans plus tard s’il m’avait vu suivant avec le même sérieux des cours sur la mécanique quantique auxquels je ne comprenais que tchi ? Outre le fait que je n’ai jamais été un turbulent, le catéchisme m’intéressait parce qu’il était précédé d’une messe rassemblant garçons et filles, les garçons d’un côté de l’allée centrale, les filles de l’autre avec là-bas celle qui faisait battre mon cœur, Josette. Pour tout émoi horriblement éloigné de son objet mais tellurique, je n’avais droit qu’à cet office hebdomadaire car en ce temps-là les pères tenaient leurs enfants d’une main de fer, notamment le mien. Quel tube aurait rapporté une telle infortune ? C’est qu’avec le twist, le fond de l’air était gai, n’est-ce pas ! Le monde entier twistait...
Avec l’approche de la communion solennelle advint l’affaire des boots ! Ah, l’affaire des boots, aussi cataclysmique que l’affaire de la malle sanglante de Millery, c’est elle qui dans la genèse fait la jonction entre le rock, autant dire le diable, et le bon dieu ! Le costume de communiant du plus beau bleu qui soit était là, le brassard était là, la cravate était là, la chemise blanche était là, l’amidon pour le col de la chemise était là, ne manquaient que les souliers que ma mère et moi allâmes chercher chez “Marcel”, le chausseur de la rue Jules Guesde. Ma mère ne voyant pas d’objection à ce que mon choix s’arrêtât sur, rutilante entre toutes, une paire de boots Chelsea semblable à celles que portaient les Beatles, c’est avec cette paire de boots et le sentiment du devoir accompli que nous rentrâmes à la maison. Pourtant, quel sacrilège ne venais-je pas de commettre ! Quand mon père découvrit ces chaussures d’infamie à soufflets et bouts pointus, il lui prit une poussée d’adrénaline à faire déguerpir le voisinage, exigeant qu’on allât sur le champ les échanger, chose qui, la dissipation des jours suivants aidant, ne se fit heureusement pas. Cette sacrilège intrusion de chaussures sorties droit de l’antre de l’antéchrist invalida-t-elle ma profession de foi ? Toujours est-il que “la fin de la religion obligatoire” selon Luc Perrin donnant droit à un cadeau je reçus, outre la paire de boots Chelsea, un poste transistor Atlantic qui via l’émission “Salut les copains” m’ouvrit toutes grandes les portes de ce rock appelé à éponger bien des heurts.
   Insensiblement, la musique put ainsi devenir ma religion. En quelque endroit que j’allais, on peut dire à marche forcée, je portais en bandoulière ce transistor. La nuit même je l’enfouissais sous le drap pour que de sa chambre le père n’en perçoive rien. Si l’existence s’avère vite quelque chose d’inquiétant, en même temps ce sont ces causes d’inquiétude qui l’obligent comme une rivière les obstacles au dessin singulier de son cours. Il est peu douteux que l’on n’ait pas remarqué la proximité des mots “dessin” et “destin”. À la question qui suis-je ? que j’aurais tendance à orthographier qu’y suis-je ? il est possible de répondre : je suis le dessin d’un destin, sa topographie, son silence.

 avec Phil May (The Pretty Thongs)


~ 3 ~

Baggio ça n’a pas marché, du coup me voilà rapatrié en classe de certificat d’études à l’école primaire pour garçons de la rue Guillaume Tell. Les écueils participent de ce que nous filons du mieux que nous pouvons, c’est sur eux que nous rebondissons. Je peux donc savourer une quiétude scolaire insoupçonnée, des pensées neuves me viennent, je participe, réalise des projets dont on me félicite, je m’épanouis. À SLC, “Pour moi la vie va commencer” fait un carton et pour un peu je reprendrais bien cette chanson à mon compte. Une rémission ? On verra bien ! Époque des “pétoires” (Malaguti, Flandria et autre Paloma “Flash” dont l’idole des jeunes va jusqu’à faire la pub). Les garçons et les filles de mon âge de cette partie reculée du quartier qu’on appelait alors “blocs Saint-Sauveur”, les filles surtout en amazone derrière leurs chevaliers servants, immanquables avec cheveux crêpés et parfums sortis des distributeurs à tirette. C’est cette bande dans le vent qui chaque soir pétarade sur ses “terribles engins”, bande qu’on ne manquera pas de remarquer sur les autos tamponneuses quand la ducasse prendra possession de la placette devant l’église Saint-Charles. Mais bande ou pas bande, c’est encore le travail qui rythme la vie, et là le secteur est calme. Les autres jeunes du quartier ne forment pas de bandes, roulent en randonneur ou en demi-course et rentrent chez eux avant la tombée de la nuit. Finalement, le plus poor lonesome teddy boy du quartier c’était peut-être bien moi qui avec mon inséparable transistor avais déjà entrepris d’être à moi-même ma propre bande.
Passablement excentré, le quartier des Bois Blancs que ceignent deux bras de la Deûle est presque une île, en tout cas un village qu’animait une foultitude de petits commerces, une activité paroissiale plébiscitée, deux cinoches incontournables : le “Bois Blancs” où s’apparentent les jeunes du groupe scolaire Guynemer/Hélène Boucher (les fameux “blocs”) et le “Mirage” du côté du groupe scolaire Alfred de Musset/Desbordes-Valmore. Je fais un peu de géographie, n’est-ce pas ! C’est une habitude de la maison, dès qu’on discute musique on fait de la géographie. Ajoutons le vaste terrain vague qu’on appelle “le petit bois”. Possible que les arbres fruitiers qui s’évertuaient à évoquer un passé sur lequel personne ne s’interrogea jamais y fussent pour quelque chose. Au p’tit bois on croisait des enfants qui allaient à l’marotte à poires, des promeneurs que leur chien baladait, des amoureux qui flirtaient, des vagabonds. Aucun jardin public ne rivalisait avec ce petit bois où fouler l’herbe haute était la matière même du rêve.
  Tout ça pour toucher un mot au sujet des deux cinoches du quartier. Ah, l’âge des cinoches ! Et ce n’est pas Eddy Mitchell qui me contredira ! La vie de famille était tumultueuse mais pour ce qui est d’aller au cinéma nous y allâmes copieusement. Même que s’il avait pu m’arriver d’y aller seul, de temps en temps, j’aurais pu m’asseoir auprès de Josette. Mais le cinéma était le pendant de la messe du jeudi matin : non, non, non tu ne t’approches pas des filles, trop dangereux ! C’est ainsi qu’invariablement le père était satisfait de la programmation des cinoches. Qu’en vain mon cœur battît à tout rompre, en a t-il jamais eu cure ? Au “Bois Blancs” j’ai vu quelques films avec Elvis Presley : “Bagarres au King Créole” de Michael Curtiz, “Viva Las Vegas”, “G.I. Blues”, “Love me tender”, “Fun in Acapulco” et bien entendu l’incontournable “Rock du bagne” ; exception faite de ce film, c’est peu dire que le King qui a tourné dans une bonne trentaine de films n’a pas laissé une image notoire d’acteur. Également le second film dans lequel apparaît Johnny Hallyday : “D’où viens-tu Johnny ?”, le premier avec les Beatles : “A hard day’s night” et aussi dans un autre registre “Paris-Champagne” qu’en toute candeur je voyais érotique. Le samedi soir, les Dracula, Frankenstein, vampires et autres loups garous pullulaient, mais de cela il était dit qu’il ne serait jamais question. D’ailleurs quel besoin d’aller se faire des frayeurs avec Peter Cushing quand le lendemain au “Mirage” passait un Maciste avec Steve Reeves ou un Zorro avec Tyrone Power ? Reste que le goût pour le cinéma que cette irrévocable sujétion m’inculqua n’est pas exempt de tout arrière-goût.
J’eus le CEP haut la main, ce qui me valut de n’être récompensé ni d’une Mobylette ni du traditionnel randonneur bien trop dangereux ! C’est sur l’électrophone que mon père se rabattit et au fond ce n’était pas la pire des options puisque cinquante-cinq ans plus tard, l’âme de ma discothèque vibrionne toujours. C’est à partir du Big Bang qu’il occasionna que je suis passé d’une préhistoire inespérée à la véritable histoire du rock.

 avec Arthur Brown


~ 4 ~

Cet électrophone, un Philips, mon père et moi allâmes l’acheter au petit magasin d’électroménager qui faisait l’angle de la rue du Marais de Lomme et de la rue Descartes, je nous y vois encore. La boîte dans laquelle le commerçant m’invita à choisir un disque qu’il m’offrait ne recélait que des supers 45 tours de rock’n’roll. C’est Little Richard qui rompit l’embarras du choix — “Good golly miss Molly”. Concis, ferme et définitif. J’ai écouté et écoute toujours le Little Richard de cette époque, j’en retire à chaque fois la certitude que si le rock’n’roll n’était pas advenu il aurait manqué quelque chose au monde, il aurait manqué un morceau de monde. En ce sens, il y a du philosophique dans le rock’n’roll. Toute cette énergie... Cette espèce de cri de guerre introductif de “Tutti frutti” : “A-wop-bom-a-loo-mop-a-lomp-bom-bom” n’est-il pas inaugural ? Dans quel genre musical autre que le rock’n’roll ce hurlement eût-il été possible ? Il fallait être un peu fou, c’est d’ailleurs ce qu’il dit de lui-même : “Mes parents écoutaient Bing Crosby et Ella Fitzgerald. Je savais qu’il devait y avoir dans la musique quelqu’un de plus cinglé que ça. J’ai découvert que c’était moi !”. C’est une déclaration que je rapproche de celle que Nikos Kazantzaki fait dire à Alexis Zorba : “... tu n’es pas libre. La corde avec laquelle tu es attaché est un peu plus longue que celle des autres. C’est tout. Toi, patron, tu as une longue ficelle, tu vas, tu viens, tu crois que tu es libre, mais la ficelle tu ne la coupes pas. Et quand on ne coupe pas la ficelle... (...) C’est difficile, patron, très difficile. Pour ça il faut un brin de folie ; de folie, tu entends ?”. Surplomber l’autre côté, excéder ses limites en se retenant de basculer, effectivement l’exercice est périlleux. Tous n’y arrivent pas, ou n’y arrivent que pour mieux dégringoler. Mais les Little Richard, Chuck Berry, Jerry Lee Lewis y sont parvenus.
De tous ceux qu’on a coutume d’appeler les pionniers du rock je ne saurais dire qui est le meilleur, qui est le moins bon. À quatorze ans j’avais une préférence pour Eddie Cochran parce qu’il fallait bien que je me choisisse un héros, ou un “héraut”, l’homophonie fait sens (pas une idole), mais deux minutes après je me disais que Gegene était tellement bon, et Buddy Holly, et Fats Domino, Fats Domino qui se produisit au Sébasto, pour ne rien dire du King. King au sujet duquel Little Richard disait d’ailleurs : “Pour nous les Noirs, il a été une bénédiction”. De l’un à l’autre il y a des variations mais le peloton est d’une telle compacité qu’il exhausse à jamais la décennie. J’ai jadis eu un échange épistolaire contradictoire sur le sujet avec un type de ma génération qui tenait un fanzine, le rock pour lui n’avait de légitimité que noir. Il n’avait d’oreille que pour le rhythm’n’blues des années 40 et 50 et je ne jurerais pas que celui des 60’s ne lui apparaissait pas comme un compromis avec l’adversité. Tout ce qui blanc de peau prit naissance avec Elvis Presley n’était pour lui que plagiat et falsification. C’était faire fi du fait que si la musique est une matière essentiellement impure c’est pour que les musiciens se fassent alchimistes.
  Il était dans l’ordre des choses qu’après l’EP de Little Richard s’ensuivît la discothèque. C’est avec mes petits sous que les bureaux de tabac et marchands de journaux qui vendaient des 45 tours d’occasion inaugurèrent le type du dépensier économe. Pour ce qui est du 33 tours, il y avait l’Eden, rue de Paris, mais le 33 tours ne s’appliquait pas encore au format du rock’n’roll dont les supports de prédilection étaient le jukebox et le Teppaz, et puis le 33 tours coûtait les yeux de la tête. C’est dans ce contexte que mon ami Ahmed Toumi dégota l’exception qui confirme la règle en m’offrant pour mon anniversaire “Good Rockin’ Tonight”, le 33 tours 25 cm d’Elvis Presley qui venait juste de sortir.

avec Pete Brown


~ 5 ~

Fraîchement débarqué d’El Milia pour rejoindre son grand frère qui travaillait en filature à Lomme, Ahmed, plus exactement Boudjemaa, était mon aîné d’un an. En attendant l’âge légal de seize ans pour aller travailler avec lui à l’usine, il fut scolarisé pour l’année dans la même classe de CEP que celle où j’avais atterri. Parlant le français avec difficulté, il tâchait tant bien que mal de faire son miel de ce que Mr Payelle, le directeur, lui enseignait entre histoire et géographie, et surtout de ravaler la colère de la bête curieuse à quoi les idiots le contraignaient. C’est quand l’heure de la récréation venait qu’insultes et provocations lui tombaient dessus. Certains élèves, Jojo le moins finaud notamment, prenaient plaisir à le pousser à bout jusqu’à ce qu’il se rebiffe, l’attroupement que cela occasionnait alors faisait accourir directeur et instituteurs et c’est lui qui écopait des baffes. Cette injustice a toujours obscurci l’image idyllique que j’avais de cette école et je n’excuse pas cet estimable directeur de s’être abstenu de chercher le pourquoi du comment.
Ahmed vivait avec une communauté maghrébine dans une des deux immondes courées aujourd’hui disparues de l’avenue Marx Dormoy. Celle des maisons dans laquelle il créchait, ou plutôt ce qu’il en restait, n’avait pour tout meuble qu’un Butagaz, une vieille table, quelques chaises branlantes et un ou deux grabats sur des journaux. Chiottes et robinet dans la cour où je le vois encore se laver les pieds en dépit du froid. L’année scolaire terminée, nous avons continué à nous fréquenter malgré qu’il fût hors de question qu’il franchît le seuil de notre maison. Non que mon père fût expressément raciste mais quand bien même il ne l’aurait pas été, personne hormis le charbonnier pour livrer le charbon n’est jamais entré chez nous. Chacun chez soi, c’était comme ça... C’est peu dire que les familles ouvrières des Bois Blancs ne lésinaient pas sur cette rudesse de mœurs qui leur tenait lieu de rectitude. Sans vouloir jeter l’opprobre, dans combien de maisons entendait-on les disputes quand on passait rue de La Bruyère ? De retour de mon service militaire Ahmed était reparti en Algérie et je n’ai plus eu de nouvelles de lui.
Par quelle intercession très volatile mes pensées se tournent-elles si souvent vers l’Algérie ? Celle d’Ahmed ? Celles de Tayeb, Houcine, Djelloul, Belkacem, Allaoua et de tant d’autres que nous connûmes et qui pour tout bagage n’avaient que leur humanité ? Que font-ils aujourd’hui ? Sont-ils même encore de ce monde ? Jeune enfant, je ne savais rien de la guerre dite d’Algérie mais je me souviens avoir vu par la fenêtre du 3ème étage où nous habitions les gardes mobiles ratonner les manifestants à l’angle des rues Gambetta et Solférino. Cette vision se confond avec ce que mon père me disait des Allemands tirant en direction des fenêtres de cette même rue Solférino quand ils quittèrent Lille à la Libération. L’Algérie est une vieille résonance pour moi qui la connaît si peu. Aux méthodiques qui m’objecteraient qu’ils ne voient pas le rapport avec la véritable histoire annoncée, je dirais que c’est parce que cette histoire est une autre histoire qu’elle est véritable, et qu’ils ne sont pas au bout de leurs peines. C’est aussi parce que le rock fut plus qu’un phénomène musical stricto sensu, que des transformations comportementales et politiques, résultant notamment du conflit générationnel débordèrent de toutes parts la chose distractive que la musique avait été pour les générations précédentes. Posture + électricité, un vecteur.

avec Kevin Coyne


~ 6 ~

  Avec l’entrée de plein pied dans l’adolescence toutes sortes de litiges entreprirent d’enfoncer ce clou dont on serait tenté de penser qu’il est le propre de leur nature tant qu’il n’a pas été enlevé du pied. De deux choses l’une, ou le problème c’est le clou ou c’est le pied, sachant que leur rencontre sur la table de dissection est loin d’être fortuite. Adieu donc école Alfred de Musset, odeurs de craie et de poêle à charbon, robinets qui fuyaient et Alésia, Poitiers, Marignan comme larrons en foire ! Au collège qui lui succéda, l’École Professionnelle des Industries Lilloises, je rendis ma place au mortel ennui : dernier de classe dans toutes les matières. Conspirationniste, je dirais que les lanternes rouges ont les mêmes astreintes que les têtes d’œufs afin d’être mis sur la touche. Est-ce pour dissimuler le soleil que les institutions catholiques ont de si infranchissables façades ? Même les cours de dessin me faisaient froid dans le dos. Dans cette caserne où j’ai croupi pendant deux ans la seule compétence qu’on m’accorda consista à donner le ton des cantiques à la messe hebdomadaire. Caserne pour caserne, cantique pour cantique, c’est encore à moi qu’échoirait de donner le ton au service militaire. À la même époque, pour pallier les cours de piano en pure perte chez Schillio puis l’apprentissage du solfège en pure perte en mairie de Lille je me retrouvai à apprendre, toujours en vain, solfège et saxo trois ans durant en mairie de Lomme, après quoi, de guerre lasse, je raccrochai pour quelque temps.
     Avec les 60’s, la métamorphose du pouvoir d’achat changea la donne, la citrouille se changea en clinquantes “4 CV Renault” ou “2 CV Citroën”, la bicyclette se fit “Mobylette”, leur firent cortège la machine à laver avec essoreuse à rouleaux, le robot marie “Moulinex”, la cuisine en formica pour laquelle il fallut faire place nette, la télé et avec la télé le temps de la télé dévolu à sa substantifique transcendance. Si pour ne pas subir “Au Théâtre ce soir” que je pris en aversion je m’éclipsais dans ma chambre, il me fallait auparavant essuyer la volée de bois vert incluse dans la cérémonie en cas de défection. Par contre si je suggérais un film qui par quelle obscure intuition venait de capter mon attention, il se pouvait que le père changeât de chaîne ou tout simplement décrétât l’heure d’aller au lit. Ce fut le cas de “L’Île nue” de Kaneto Shindō au bout d’une demi-heure. Tant pis, les heures de gloire de Steve Reeves et de Mark Forrest étaient comptées, dans quelques années je me rattraperais au cinéma, entre amis pour plus de sûreté, avec “Théorème” de Pasolini. Au demeurant, patience et longueur de temps faisant plus que force ni que rage, tout venant à point à qui sait attendre, etc., je vis la suite de “L’Île nue” en VHS une trentaine d’années plus tard. Jésus avait marché sur les eaux, mais c’est le dieu Progrès qui marchant sur la tête raflait maintenant le plébiscite.
     Sur le versant tout aussi distractif de la musique, les modes incitaient à ce que l’on changeât de disque comme de chemise. Du rock’n’roll pur jus des 50’s que j’écoutais hier encore, une option soft redevable aux Paul Anka, Elvis Presley, Brenda Lee ou Buddy Holly se mit à stimuler le romantisme des Roy Orbison, Everly Brothers, Dion, Del Shannon, Bobby Darin, Neil Sedaka : ce qui n’allait pas tarder à s’appeler pop music. Quant à la musique noire elle explosait littéralement : centaines de hits qui du doo-wop au rhythm’n’blues que signaient Atlantic, Stax ou Tamla Motown se vendirent comme des petits pains pour la gloire des Aretha Franklin, Ray Charles, James Brown, Otis Redding, Little Stevie Wonder et tant d’autres. Puis ce fut au tour de la Grande Bretagne de s’éveiller. Impact planétaire ! Dans le sillage des Beatles qui avec “Rubber soul” venaient d’injecter de l’inédit, les Rolling Stones provoquèrent avec “Satisfaction” la déflagration que l’on sait, leur firent suite les Who, Kinks, Animals, Pretty Things, Yardbirds, Them et pour le romantisme, les mélodies et harmonies vocales des Herman’s Hermits, Fortunes, Hollies, Searchers, Manfred Mann, Zombies, etc. Moins tonitruant mais également moins mineur qu’il pourrait sembler, un certain éclectisme de la nouvelle vague hexagonale ne s’avoua pas en reste. Et tout ça ne faisait que commencer. Ce sur quoi, je me détachai de ce qui était devenu yéyé. Ma véritable histoire du rock pouvait longer le fort bel alignement de noms propres de l’histoire du rock proprement dite, en toile de fond “The times they are a-changin’” nous rendait à nous-mêmes.

avec Dana Gillespie


~ 7 ~

   Feuilletant le riche album photo de mes tendres années : autant mon paternel avait vu rouge suite à cet achat de boots Chelsea, autant le blouson bombardier pour l’achat duquel il n’émit aucune objection, lui-même s’en était procuré un, n’enfreignait pas la respectabilité de l’image de soi à laquelle on aurait pu s’attendre de sa part. Peut-être mon père jugeait-il ce blouson suffisamment prolétaire pour n’y trouver rien à redire. Si la protection qu’offre le bombardier contre le froid est à l’avenant de son prix élevé, et au petit matin sur son cyclomoteur il lui fallait bien ça, de mon point de vue c’était surtout le vêtement des blousons noirs. Les distingués élèves du collège Saint Jean-Baptiste de la Salle où l’on m’expédia après l’EPIL ne s’y trompaient d’ailleurs pas qui me gratifiaient de leurs remarques acerbes. Trop fier de ne pas être des leurs je m’en fichais bien.
     Non moins paradoxale la permission de fumer, pour ne pas dire l’encouragement culturel, conférée par l’obtention du CEP. Auparavant était déjà acquis que je pusse de temps en temps m’acheter des cigarettes à l’eucalyptus à la pharmacie, là je disposais du blanc-seing autorisant la Gauloise, il faut savoir que dans les 60’s, la Gauldo n’était pas cause de cancer ! Je prends la balle au bond pour confier à propos de la classe ouvrière dont elle était l’égérie ce que Sacha Guitry disait des femmes : “je suis contre, tout contre”. Il n’y a d’ailleurs pas qu’au sujet de la classe ouvrière que je puis emprunter au grand auteur. Tant de choses ne valent d’être aimées qu’au prix d’accents discordants. Le rock en est une, fermons l’aparté.
     Sur une photo datée de Noël 1964, je tiens en éventail des disques de Danny Boy, Hugues Aufray, les Shadows et Johnny Hallyday. Sur une seconde du 28 octobre 1965, je tiens le 45 tours “Like a rollingstone” de Bob Dylan. Sur une troisième de juin 1966 je tiens un super 45 tours de Chris (Long Chris) avec le très dylanesque “Plan de fugue”. Sur une quatrième enfin, de 66 également, le super 45 tours des Yardbirds avec “Still I’m sad”, “Evil hearted you”, “I’m a man” et “I’m not talking”, Yardbirds qui avec ce disque devinrent sur le champ mon groupe d’élection. Je n’ai pas souvenir d’un groupe, surtout à l’époque où Jeff Beck y officiait, se coltinant le son avec une telle attaque. Dans quelque discipline que ce soit, se pose toujours la question “est-ce qu’il se passe quelque chose ?”. Avec les Yardbirds, ce qu’il se passait tenait à Jeff Beck qui était un guitariste qui savait tordre le cou de l’éloquence, le contraire d’Eric Clapton qui ne commença à m’épater qu’à partir de sa participation aux Bluesbreakers de John Mayall. Là où Clapton voulait jouer le blues comme avant lui B. B. King, Jeff Beck jouait comme Jeff Beck. À sa suite, Jimmy Page n’oublia pas de jouer comme Jimmy Page au contraire du successeur d’Eric Clapton au sein des Bluesbreakers, Peter Green, qui y joua le blues à la façon d’Eric Clapton. Mais ça ne durait pas, tout le monde finissait par trouver sa voie, Eric Clapton avec Cream, Peter Green avec Fleetwood Mac, Jimmy Page avec les New Yardbirds, John Mayall avec Mick Taylor entreprenant le blues comme Peter Green... Du côté de nos seize ans, c’est de toutes ces choses-là dont nous discutions pendant des heures, et c’était passionnant.
     À cette époque je n’en mourais pas moins d’un fébrile ennui. Je ne m’appesantirai pas sur le tohu-bohu des causes, l’adolescence est une telle prédisposition à ça — et puis j’étais loin d’être le seul — l’envie de rompre les amarres couvait. Lille ! Lille suintant les fumées hivernales crachées par les poêles à charbon, Lille qui avait déjà amorcé son déclin industriel et entamé une précarisation du travail que l’aura des trente glorieuses n’effaça pas. École, appareil idéologique d’État ! Famille, appareil idéologique d’État !... Jusqu’au jour de mai 1967 où Michel Drucker nous fit découvrir Jimi Hendrix à la télévision. L’ennui contré par l’inouï ! Archange ou Martien, le coup au cœur eût été identique s’il était descendu de tout là-haut en soucoupe volante. Jouer de la guitare avec les dents, ni chez les Zoulous, ni chez les Papous, ni chez les Mandchous, ça ne s’était jamais fait. Dans la classe, le lendemain, nous étions trois ou quatre à jubiler, pour ma part j’avais l’impression qu’il nous vengeait de toute cette noirceur, les autres n’avaient que propos infamants à son égard. La récession qui ronge la foi occidentale a gommé qu’il faut un zéro dans le dos pour viser l’infini. De par son caractère de totalité le plein aussi annule la plénitude, mais ce n’est pas le même vide.


avec Spooky Tooth


~ 8 ~

     Eh bien voilà, l’école est finie ! Une page se tourne, nous sommes en septembre 1967, j’entre pour deux ans comme dactylo-facturier à la Cie lilloise des vins et alcools que tiennent trois membres de la famille Dambrine : Louis, le boss, un vieil acariâtre sourd comme un pot dont les mouchoirs sèchent sur tous les radiateurs, le très zélé Léon et un discret cadet. C’est pour avoir gobé un mauvais deal où apparaissait que mes capacités inclinaient davantage pour l’École des Beaux-Arts que pour le technique ou le commercial que je me retrouve dans un bureau minable avec des employés foldingues. Salaire mensuel de départ : 350 francs (environ 434 €). Dans le bureau Marie-Claude, ma supérieure d’un an mon aînée dont la minijupe est rituellement reluquée par le salace chef d’atelier. Dans son coin, le fumeur de pipe qui s’occupe des livres de régie s’appelle aussi Léon. Raymonde, une vieille dame unijambiste ne sert pas à grand-chose mais qu’un opportun brin de causette ne manque pas d’encourager. Dans le bureau contigu, Gilberte qui ne répugne jamais à la grivoiserie. Également Louis C., un ancien rexiste et une jeune secrétaire de la maison associée Choteau qui se plaît à venir s’asseoir sur ses genoux. Monsieur Casterman, le directeur, et sa fille qui le week-end tient le night-club Bachy Station. Une jeune Gertrude tout de bleu marine vêtue comme les filles du Lycée Fénelon. Jean-Pierre, un garçon de mon âge qui la journée finie met à contribution sa myopie dans la fréquentation assidue des pissotières de la Grand-Place. À l’étage les “deux vieilles” de la comptabilité, Andréa et Augusta sa subordonnée, ennemies jurées de l’ancien rexiste. C’est à cet étage aux carreaux cassés que le froid poussa mon service vers la sortie. Cet hiver 1968-69, j’y tenais des comptes sur une machine comptable délabrée avec des gants en laine.
Tout ce monde-là était pitoyable et drôle, et moi je planais, mon travail était très loin d’être efficient. Si j’avais eu le goût pour l’écriture j’aurais pu puiser la matière d’un roman bien déjanté, mais tel n’était pas encore le cas. Je planais et à la réflexion planer était l’exact moindre mal, ça laissait au brouillard le temps de se dissiper, la latitude de voir venir. Ce qui jusqu’à présent retenait mon attention, on l’a compris, c’est le rock. Comme pour pas mal de teenagers des faubourgs c’est, j’imagine, ce qui me tenait la tête hors de l’eau. Ce n’est pas donner dans un excès d’enthousiasme que de faire état de sa luxuriante polysémie : artistique, culturel, social, politique, et si la société de consommation participait de son devenir c’est dans la mesure des anticorps qu’elle généra. C’est peu dire ici que le rock était un bon indicateur, à la fois laboratoire et centre de production ; cette seconde moitié des sixties fut sa zone de turbulence par excellence et 1968 son épicentre.
     Maintenant que j’étais salarié, le droit de sortir en boîte m’était accordé... le dimanche après-midi jusqu’en début de soirée, mon argent de poche, le fameux “dimanche”, étant proportionnel au salaire que je rapportais. Je n’allais pas bien loin avec ça mais au moins y allais-je en Mobylette, une Mobylette abandonnée que mon père avait réglementairement gardée en dépôt et qu’il me donna au bout d’un an. Cette boîte, point de chute de toute la jeunesse métropolitaine de mon âge, s’appelait l’Alvarez, plus exactement Cavern’ du Rythm-Club Alvarez, sise à côté des Bains lillois, boulevard de la Liberté. Y passaient des groupes qui étaient des tribute bands avant l’heure. Les Five Beats jouaient le répertoire des Yardbirds, les Extrems Jimi Hendrix, les Wags les Who, les Things avec l’ami Alberto à la guitare avaient un répertoire rhythm’n’blues, Yannick Dooghe leur chanteur les quitta pour rejoindre Think Now au répertoire pop-rock, plus tard Think Now, tel Janus, se dédoubla en Bérénice avec Bernard Lernoult alias Dave au chant. Quant aux Yells dont le guitariste solo Éric Dumez avait été élève dans la même classe de seconde que moi, leur répertoire reprenait VIPs, Kinks, Spencer Davis Group. Il ne manquait à ces groupes que de s’attaquer à la composition pour s’offrir l’originalité qui aurait fait la différence, mais cette chose si évidente n’était pas encore dans l’air du temps. Quand, sous l’impulsion de groupes comme les Variations ou Martin Circus première mouture le temps des adaptations se mit à passer de mode, ce dut être subitement trop tard pour nombre d’entre eux, c’est ainsi qu’aucun ne se professionnalisa hormis le second guitariste des Five Beats qu’on retrouva dans l’éphémère Anarchic System.

avec The Zombies


~ 9 ~

  Dérogeant à mon habitude de n’acheter que des disques d’occasion, c’est le cœur battant que ce jour-là je repartis de l’Eden, le disquaire de la rue de Paris, avec les supers 45 tours des Doors et de John Mayall’s Bluesbreakers (avec Eric Clapton) que je n’avais pu me retenir de commander. “Break on through” et “Key to love” étaient dans leur registre respectif des morceaux comme on n’en avait jamais entendus, au sens propre du terme ils étaient inouïs. Cependant ils n’étaient pas les seuls à sortir du lot : “East-West” du Paul Butterfield blues band, “2000 lights years from home” des Rolling Stones, “Lucy in the sky with diamonds” des Beatles, “Eight miles high” des Birds, “Hole in my shoe” et “Paper sun” de Traffic, “White room” ou “Sunshine of your love” de Cream, “Burning of the midnight lamp” ou “Bold as love” du Jimi Hendrix Experience, et tant d’autres étaient immergés dans une phase d’innovation sans précédent. John Mayall n’était pas le premier anglais à jouer le blues en Angleterre mais c’est à partir de lui et de ses Bluesbreakers, Bluesbreakers qu’il renouvela continuellement, que l’Angleterre se dota d’une génération de bluesmen telle qu’elle dut surprendre bien des vétérans outre-Atlantique. Très vite il s’en trouva, Champion Jack Dupree, Howlin’ Wolf, Freddie King, etc., pour venir jouer avec ces enfants prodiges. C’était d’autant plus intéressant que cette jeune génération d’une parfaite originalité contribua à nous ouvrir toutes grandes les portes du blues américain que nous ne fréquentions pas tous, tandis que de son côté le “Shake it baby” de John Lee Hooker ouvrait celles de nos discothèques, entre Johnny Rivers et Canned Heat. À partir de ce moment-là, le blues commença à essaimer sur la terre entière où bien des particularismes se mirent à en enrichir et l’esprit et les formes. Rien de cela n’avait à voir avec de la déco, c’était tellement excitant que tous autant que nous étions nous crevions d’envie de mettre la main à la pâte d’une façon ou d’une autre.
     Mes précédents déboires au piano et au saxophone ne m’ayant pas dissuadé d’apprendre à jouer d’un instrument, j’entrepris alors de prendre des cours de guitare à l’U.F.J. avec ma vieille Egmont Lucky 7 dont la concavité du manche se voyait pourtant comme le nez au milieu de la figure, et pas de truss-rod pour le rectifier : Egmont n’est pas Gibson. L’U.F.J. c’était formidable, c’était gratuit, mais le rapport courbure du manche/trentaine d’élèves que nous étions dans la classe finit par avoir raison de ma bonhommie. Au bout d’un an, je fis cadeau de mon Egmont à mon ami Francis et, négligeant le fait qu’il faut au minimum disposer de l’instrument que l’on convoite pour apprendre à en jouer, m’inscrivis au Conservatoire de Lille afin de passer à la contrebasse. N’ayant évidemment pas d’argent pour m’en offrir une, l’apprentissage s’interrompit de lui-même au bout de trois mois.
     S’il n’était pas rare de me trouver flanqué au Printemps ou aux Nouvelles Galeries pour regarder “Bouton rouge”, sur la 2e chaîne depuis avril 1967, ce n’était pas par dépit de n’avoir pu jusqu’alors me débrouiller avec un instrument de musique, seulement qu’avoir la possibilité de regarder ce magazine à la maison était devenu difficilement négociable. Retirai-je de cet état de fait la rage qui est le fond limoneux du rock’n’roll ? Ou alors celle que l’on dit de son chien quand on veut l’abattre ? C’est vrai que ça ne marchait pas bien, et même pas du tout. En vertu de quelle projection choisit-on de procréer ? Au nom de quel projet décide-t-on d’éduquer ses mômes plutôt comme ci que comme ça ? Apprendront-ils bien leurs leçons ? Seront-ils de bons salariés ? Feront-ils seulement ce qu’ils pourront ? Toutes questions pipées au sujet desquelles père et mère, au fil du temps, avaient fini par convenir qu’ils ne s’accorderaient jamais, consommant de préférence leur antagonisme comme Mithridate ses doses journalières de ciguë. Je ne me souviens pas de la couleur de ma colère. Noire comme l’œil au beurre noir dont l’un de nous deux écopa — mais qui ? — le jour où je m’interposai entre ma mère et mon père, ou rouge comme celle qui lui prit quand je lui dis que j’avais l’intention d’adhérer au communisme ? Ni incolore, ni inodore : rentrée. Entre mémoire appliquée au devoir et droit à l’oubli, quelle correspondance serait dupe ? Ironie du sort, quelque temps plus tard ma mère sans doute affligée de mon infortune m’offrit une guitare classique, une Morena, dont je m’empressai de remplacer les cordes en nylon par des cordes en acier. Quoique la table d’harmonie se soit un peu prêtée à la tension des cordes, quarante ans plus tard et quelques migrations pas toujours précautionneuses le manche de la vieille gratte n’a pas succombé au sacrilège.


avec Peter Coyne (The Godfathers)


~ 10 ~

  Nous voilà en 68. En ce temps-là un se divisait en deux, d’un côté le rock (pop rock, pop music, sous ma plume ces noms permutent), de l’autre la musique « commerciale » comme on disait alors. Claude François pouvait bien reprendre Lamont Dozier ou les Four Tops, c’était commercial, tandis que Ronnie Bird reprenant les Who ou les Troggs, c’était rock. En réalité, que Claude François alias Cloclo reprît des standards de la soul music et Ronnie Bird ceux de pop anglaise était a priori d’autant moins clivant que dans son art de l’appropriation le premier n’était pas à une reprise près des Beatles ou de Creedence Clearwater Revival, ni que l’un comme l’autre aient eu une coupe de cheveux que Carnaby street n’eût pas désavouée. Quoi alors ? Notre désaveu du premier et notre écoute accordée au second tenaient à un tas de détails où toute objectivité, estimions-nous, était loin d’être exclue. Cinquante ans plus tard je ne me rétracte pas : business d’un côté, dandysme de l’autre, même si je trouve aujourd’hui qu’avec l’exclusivité accordée aux reprises, Ronnie Bird et Noël Deschamps n’ont pas dérogé aux complaisances d’alors et en fin de compte pas fait mieux que les autres. L’époque était aux Golf Drouot, Locomotive, Bus Paladium et à une idée du nirvâna décidément exotique, difficile en ce cas d’être sinon voyant du moins clairvoyant. 68 c’est mai, mais ce n’est pas que mai. Pour ma part ce ne fut pas mai. Primo parce que je n’étais pas étudiant, secundo parce que la Cie Lilloise des Vins et Alcools était trop excentrée pour que parvienne le bruit de fond, tertio parce que je n’avais aucune conscience politique. Pourtant le 11 mai je me souviens parfaitement avoir regardé passer la manif rue Nationale (30 000 manifestants selon “La Voix du Nord”, 50 000 selon “Liberté”), des manifs de ce calibre-là on n’en fait plus. Surtout, j’avais des préoccupations bien plus urgentes. Venant en effet de quitter la maison familiale, je m’étais installé dans une piaule place du Lion d’Or, une glacière, qui dégrevait de moitié mon maigre salaire, ce qui supporta d’autant moins l’indépendance escomptée qu’au bout d’un trimestre, mortifié, je réintégrai le bercail.
  Si un se divise en deux, cela signifie-t-il qu’inversement deux se rassemble en un ? De nos jours bien des cheveux se sont coupés en quatre, mais à l’époque s’il arrivait à la poire de présenter deux moitiés (mods/rockers, pop music/soul music, pop française/rock anglo-saxon, etc.), la tendance était plutôt au croisement des genres, l’atteste l’affiche du festival d’Amougies, l’année suivante. Vend. 24 oct. : Ten Years After, Colosseum, Aynsley Dunbar Retaliation, Alan Jack Civilization, Art Ensemble of Chicago, Sunny Murray, Burton Greene, 360 Degree Music Experience, Free Music Group. Sam. 25 : Pink Floyd, Freedom, Keith Relf’s Renaissance, Alexis Korner & the New Church, Blues Convention, Grachan Moncur III, Arthur Jones, Joachim Kuhn, Don Cherry. Dim. 26 : Martin Circus, Alan Jack Civilization, Triangle, We Free, Cruciferus, Indescriptible Chaos Rampant, Nice, Caravan, Blossom Toes, Ame Son, Archie Shipp, Kenneth Terroade, Anthony Braxton, Germ (Pierre Mariétan). Lun. 27 : Yes, The Pretty Things, Chicken Shack, Sam Apple Pie, Frogeaters, David Allen Group, Keith Tippett Group, Pharoah Sanders, Dave Burrell, John Surman, Clifford Thornton, Sonny Sharrock, Acting Trio. Mar. 28 : Soft Machine, Captain Beefheart, East of Eden, Fat Mattress, Zoo, Alan Silva, Robin Kenyatta, Chris McGregor, Steve Lacey, Dave Burrell Gig Band, Musica Electronica. Il me reste de l’affiche de ce festival auquel mon escarcelle plate comme une limande ne me permit pas d’assister — jamais Lille ne me parut aussi vide que ce week-end-là ! —, que de tous (Monterey, Woodstock, île de Wight, etc.) ce fut lui le plus signifiant : rock, rock français, jazz, blues, musique contemporaine et même poésie, tout y était.
  Aujourd’hui que le tribute rock s’est substitué au rock, que dire de ce que Ronnie Bird, interviewé par Jacques Barsamian, déclarait en avril 68 : “Je regrette que le marché français ne soit pas assez large. On a tendance à mettre de côté les petites vedettes. Il n’y a pas de public en France pour les artistes qui font bien leur métier mais qui ne sont pas des idoles. Le public a besoin chez nous de choses qui sortent de l’ordinaire, et pourtant, si je voulais être un John Mayall, ici, je ne travaillerais pratiquement pas” ? D’abord que si John Mayall avait travaillé en France, il n’est pas dit qu’il aurait cessé de faire la musique qu’il faisait en Angleterre. John Mayall était un artiste, non une “petite vedette”, pour reprendre le terme de Ronnie Bird qu’à l’époque j’appréciais énormément, seulement voilà... Les artistes, en France, c’étaient Françoise Hardy, Jack Dutronc qui venu du groupe El Toro et les Cyclones réussit sa conversion, Nino Ferrer venu des Dixie Cats, les très indépendants Antoine et Évariste, l’incontournable Serge Gainsbourg et bien sûr Michel Polnareff. Les faits sont là, aucun de ceux qui n’ont pas franchi le Rubicon anglo-saxon, les Noël Deschamps, Larry Greco, Vic Laurens, Erik Saint-Laurent, Thierry Vincent, etc. n’a fait date.

avec Barrie Masters (Eddy and the Hot Rods)


~ 11 ~

   1968, ce fut août : août 68. Le 1er de ce mois-là, titulaire du diplôme de moniteur qui en 1973 s’appellera BAFA, je débarquai de l’autocar dans la colonie de Wormhout où huit ans auparavant j’avais été colon. Le numéro de Rock & Folk qui dépassait de ma poche ne manqua pas d’être remarqué par ceux des moniteurs qui avaient assisté aux récents évènements politiques, il n’y a pas de secret. Politique, conflits familiaux, rock ne produisaient pas les mêmes étincelles mais l’eau-forte dans lequel ils trempaient était commun, s’ensuivaient les sujets de prédilection que mes nouveaux amis Jean-Claude M., Philippe S., Michel V., André F., et moi cultivions hors du travail : un mois de discussions tous azimuts durant lequel la jovialité et l’enthousiasme qu’ils me communiquèrent furent véritablement initiatiques. De cet été, me reviennent les balades heureuses avec les enfants le long des routes communales, une ou deux escapades, les jours de congés, qui n’allèrent pas au-delà de Bergues, le bal champêtre qu’on eût dit sorti d’un film d’André Delvaux, pour tout dire ce mois d’août ensoleillé, une année ensoleillée même, toute calamiteuse qu’elle fût par ailleurs. Avec septembre et le retour à l'ordinaire d’autres amitiés se nouèrent : Francis D., Eugène S., Jean-Jacques S. le frère de Philippe, Jean-Pierre M. Je dois à André F. la lecture d’“Une Saison en enfer” et à Jean-Jacques S. celle des “Paradis artificiels”, lectures d’autant plus décisives que l’extraction existentielle était semée d’embûches !
     Avec Philippe S., Jean-Pierre M., Jean-Jacques S. et quelques autres, nous projetâmes d’aller à Anvers en auto-stop à la Toussaint. Anvers c’était la ville du chanteur de folk song Ferre Grignard, également après Amsterdam une ville vantée pour la facilité de se procurer du haschich, haschich qui n’était pas de la drogue au sens insipide qu’on lui prête aujourd’hui, le haschich c’était, attesté par Baudelaire, un éventail de parfums, la route des beatniks,  Katmandou, “A Saucerful of secrets” de Pink Floyd que nous écoutions en boucle, un conte, un rêve de rêve. Mon père à qui j’avais annoncé notre intention d’excursionner en terre flamande ne chercha pas à savoir ce que nous allions y faire, il me promit simplement qu’au retour les flics m’accueilleraient. J’avais dix-huit ans et, en effet cher vieux Paul Nizan, “je n’aurais laissé personne dire que c’était le plus bel âge de la vie”. Le serait-il en 1974, quand la majorité civile serait abaissée à dix-huit ans ? Dans l’immeuble en construction où nous trouvâmes refuge pour deux nuits, le paradis élucubré plus frigorifiant que nature nous engagea, Philippe et moi, à laisser nos amis néophytes à leur trip. L’odeur du cannabis était délectable mais le froid insupportable, et puis nous n’avions pas le moindre sou en poche. Débarrassé de son THC, le cannabis est une mine dont on peut tirer des produits tels que le pétillant que nous bûmes avec ma mère ou la savonnette que je rapportai d’une foire-exposition. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur nous optâmes pour la Onze-Lieve-Vrouwekathedraal (la cathédrale Notre-Dame), une balade mélancolique le long de l’Escaut, une soirée au “Muze” (le café de Ferre Grignard) où nous attendîmes nos amis assis par terre sans consommer la moindre boisson tandis que le jukebox rejouait inlassablement “If you feel like China breaking” et “White room”. De retour à Lille, R. A. S., aucun flic en vue, aucun commentaire.
     Étant libres de tout emploi salarié, Daniel P., ex pion à Baggio et ami de Francis, nous soumit à Eugène et à moi le projet de retaper le théâtre attenant au restaurant universitaire U1, rue de Valmy. Ce théâtre qui appartenait au CROUS avait été le Q. G. des étudiants en mai. Il était à la disposition de qui se sentait de le remettre à neuf et d’en faire quelque chose. Daniel P. avait deux ouvriers auquel s’ajouterait Francis pour monter la pièce de théâtre qu’il avait écrite et que nous avions déjà commencé à répéter. Ah, oui ! une comédienne qui eût joué nue une partie du spectacle, c’était un fait qu’après que tout Lille se fût précipité à l’Opéra pour voir le célèbre Living Theater, on la trouverait ! Aucun spectacle qui se respectait ne pouvait plus se dispenser de faire intervenir des comédiens nus. Pour ce qui était des locaux, c’est peu dire que ce théâtre avait vécu, tant de choses qu’il fallut débarrasser, il dut y en avoir des occupations, des A. G. ! Et pas que des A. G., pour autant que l’on pût en juger au nombre de petites culottes laissées sur place. Non content d’être politique, mai 68 avait été libertaire et libertin : doublement festif, les preuves étaient là. Pour Eugène et moi, ç’avait été un chantier de six bons mois, et nous l’avions mené à bien. Était d’ailleurs déjà programmée une lecture du poète et comédien Jean-Marc Tennberg, l’affiche était prête. À ce moment-là, on vint nous avertir que les anarchistes s’apprêtaient à venir en découdre avec nous sous prétexte que nous restaurions la culture bourgeoise. Pas moins ! Était-ce à prendre au sérieux ? Dans quelques années La Joie de lire, la librairie de François Maspero, accusée pareillement de faire commerce de la révolution allait mettre la clef sous le paillasson à force de vols. Les zigotos, certains furieux, ne manquaient pas, tous heureusement ne se résumaient pas au fait de mettre à sac Maspero ou de menacer le théâtre de l’U1. La môme Brassens, tiens, dont les facéties lui valaient d’être régulièrement embarquée par les flics, ou Armand Merlin provocateur toutes catégories qui à l’occasion d’une séance de minuit du cinéma Bellevue alla jusqu’à balancer une poule à travers la salle, beaucoup d’autres. Brassens et Armand eussent-ils été de ces flibustiers qui écumaient la culture bourgeoise ? Ce n’est pas médisance que de le présumer. Pour ce qui est de notre théâtre, je ne saurais plus dire ce qu’il s’est passé, le projet tourna court. Des embrouilles avec le CROUS ? Toujours est-il que notre travail ne fut jamais payé et que Daniel et Christine P., disparurent de la circulation du jour au lendemain.


avec Angela Strehli


 ~ 12 ~

   Jusqu’à présent mon apprentissage musical n’avait pas moins été un échec que ma scolarité et si l’on avait cherché à aller voir du côté du fond de mon cœur c’est sur une bien pitoyable forme que l’on eût abouti : rien n’était prêt, dix-huit ans pour du beurre. Or qu’est-ce qu’un fond sans une forme ? Toutes les prescriptions dont devait se targuer l’éducation pour être digne de sa finalité avaient fait chou blanc. À cet âge-là, on est dans une telle purée de pois que je ne sais pas si je m’en rendais compte comme je m’en rends compte maintenant que j’y repense. Je ne vois qu’une aspiration nymphale pour toute conscience. C’est dans cette mesure qu’armé du saxo gercé que me prêtait l’école municipale de musique de Lomme je rejoignis les répétitions d’un groupe de rhythm’n’blues dans la cave qu’il occupait place de Gand. Combien de temps répétai-je avec ce groupe ? Quelques semaines ? Plusieurs mois ? Pourtant, noyé dans le maelstrom des riffs, je trouvais que le groupe sonnait bien, ça me bottait : “Respect”, “Cadillac”, “Mustang Sally” et autres morceaux du cru, mais là encore je n’étais pas prêt. Une ou deux saisons plus tard je retentai le coup, au chant cette fois, avec un trio qui, à l’autre bout de la rue de Courtrai, se dotait d’un répertoire dans la veine de Cream. Notre peu de matériel et l’imminence de l’appel sous les drapeaux pour le guitariste et pour moi ne tarda pas à couper l’herbe sous le pied de nos tendres velléités. Ni des musiciens de la place de Gand, ni de ceux de la place aux Bleuets je n’entendis parler par la suite. Ultimement, je me procurai un ampli Bouyer et une basse Hofner Sunburst, la cousine de la basse violon de Paul McCartney, à laquelle mon fils Julien fit rendre l’âme trente ans plus tard.
     C’était le temps où Francis D., Eugène S. et moi fréquentions copieusement les boîtes, notamment les légendaires “Ram Dam” de Dourges, où je vis pour la première fois les Pretty Things en concert, et “Eden Ranch” de Loison-sous-Lens où le trio Magna Carta étrenna son premier LP. Il n’était pas rare que pour me rendre à Lens je prisse l’autocar en gare routière à Lille et le dernier train à Lens pour rentrer, ce qui faisait un court séjour là-bas, mais l’Eden Ranch était un tel haut lieu ! D’abord le large café où nous attendions l’heure de l’ouverture, puis la grande piste entourée du déambulatoire constitué de loges en forme de wagons, et la scène. Également une arrière-salle pour se restaurer. Je laisse aux bons soins du lecteur l’intuition des anecdotes pétulantes et triviales qui concoururent à cette jeune saga : trop en rapporter estomperait la correspondance entre le rock suppléant l’idéal éducatif et l’éprouvante émancipation du sujet. Poursuivons donc avec l’épique escapade londonienne que nous entreprîmes. Jean-Pierre M. s’était joint à nous. Pour ce voyage nous disposions du coût du ferry-boat aller et retour pour nous quatre et de dix francs par tête de pipe en petite monnaie. Ce fut aussi spartiate que conforme à l’idée que nous nous faisions de l’Angleterre car nous trouvâmes les Anglais gens fort bienveillants, même les cops ! au point qu’à une trentaine de kilomètres de Londres, une Jaguar, une MK2, fit demi-tour pour me déposer à Piccadilly Circus où je ne retrouvai que Francis D. Ce que nous fîmes ? Hormis traînailler et pioncer dans une cabine téléphonique, pour le seul détail dont je me souvienne, je n’en sais rien. Le retour en France fut la galère qu’il nous fallait sans doute éprouver, et pourtant nous ne jurâmes pas que nous ne recommencerions pas... Plus long et plus épique fut le tour de France en autostop que peu de temps après Francis, Sylvie son amie d’alors, et moi étions censés faire ensemble. Il n’en fut rien, dès la bretelle de l’autoroute où notre départ à trois devait avoir lieu nous perdîmes Sylvie. Nous la retrouvâmes à Palavas-les-Flots où elle ne nous cacha pas que sa descente avait été chaude, puis nous nous rendîmes à Valras-Plage où à nouveau nous la perdîmes. Rendez-vous en Normandie. L’autostop fut aussi hasardeux que notre périple direction Grandcamp-les-Bains fut fastidieux. Nous marchâmes beaucoup, nous marchâmes surtout et même tellement qu’il m’arriva de m’endormir en marchant. Et nous ne mangions guère. Parvenus à la Maresquerie, à Grandcamp-les-Bains, où j’avais été colon en 1963 et en 1964 et où Sylvie ne vint jamais, nous nous sustentâmes de pommes durant une dizaine de jours avant que de nous décider à reprendre notre route pour Loos où la mère de Francis nous attendait avec un bon repas que mon estomac sévèrement soumis au jeûne ne supporta pas.


 
 avec Eddie Floyd


~ 13 ~

     Ainsi que je l’ai déjà laissé entendre, et si je ne l’ai pas laissé entendre je le dis maintenant tout net, dans le Nord, cette époque que l’on désigne du nom délicat de « trente glorieuses » ne signa aucune prospérité sans rivage. À la fin des années 60, les industries minière et textile avaient déjà entamé leur déclin et pour ce qui est du plein emploi il n’offrait pas le visage souriant que brossent les fables. Que je fus en instance d’aller accomplir mes obligations militaires ne simplifiait pas les choses. Il fallait se coltiner le flottement que ça occasionnait, les carrières de certains chanteurs de rock en firent les frais ; pour bénéficier d’un sursis, il fallait être étudiant. Mon employeur devint donc Poly Interim, deux jours par-ci, trois jours par-là... épisodiquement, et puis enfin pour quelques mois comme employé aux écritures chez Pursan, à Marquette-lez-Lille, au bout de l’avenue Industrielle qu’il me fallait parcourir sous les quolibets que me valaient mon manteau maxi et les bottes d’officier allemand que m’avait vendues le rexiste. Tout ce que les industries polluantes avaient pu concevoir de fumées colorées était concentré à Marquette, en plein cœur de la métropole : Massey-Ferguson, Grands Moulins de Paris, Sté Decauville, Ciments Vicat, Dekachimie et surtout le complexe chimique Kuhlmann-Rhodia sur 40 hectares partagés avec La Madeleine et Saint-André. La santé des ouvriers et des riverains n’était pas une jouissance, n’en déplaise à ceux que le fantasme d’un renouveau industriel émoustille. La chef du service auquel j’étais affecté était une authentique femme à barbe dont la combinaison dépassait suffisamment de sa robe pour se demander si elle ne forçait pas le trait à dessein. Dans le bureau il y avait surtout Annie F. dont je tombai amoureux, et ceci m’amène à me poser la question du ton qu’il me faudrait emprunter pour revenir sur la préoccupation des préoccupations à cette période de ma vie : l’amour.
      Les prétendants avaient beau être rockers, ils n’en continuaient pas moins de convier les félicités de l’amour. Pour ce qui est de l’eau fraîche, ils lui préféraient le whisky et ce à quoi engageait l’évocation de la Cadillac : “My baby drove up in a brand new Cadillac / My baby drove up in a brand new Cadillac / She ain’t never ever, ever comin’ back // Baby, baby, baby, baby please / Can’t you see I’m on my bended knees ? / My heart’s so cold, I think it’s gonna freeze / Well, do the shake now // Yes, come on now // Well my baby drove up in a brand new Cadillac / Well my baby drove up in a brand new Cadillac / She ain’t never ever, ever comin’ back // I said : “baby, baby, baby, baby please / Can’t you see I’m on my bended knees ? / My heart’s so cold, I think it’s gonna freeze”.
     Quoique la discipline familiale n’ait eu de cesse de me soumettre à une chasteté érémitique, j’ai toujours été amoureux et je ne voudrais pas que, en en faisant part sur le mode chronologico-énumératif de cette véritable histoire d’amour, se produise un effet déformant. Cet effet déformant que purent produire, par exemple, certains de mes dessins, car un dessinateur dessine, c’est-à-dire compose des ensembles de traits, je le connais, c’est celui que l’on va retenir de vous. Le dessin, fût-il érotique, est une affaire de crayon et de papier, le béguin est une affaire d’émoi. À l’école maternelle Mozart j’ai été amoureux. Aux cours de piano chez Schillio j’ai été amoureux. En colonie de vacances à Wormhout j’ai été amoureux de Maryse et un peu de sa copine Marie-José aussi. À Grandcamp-les-Bains j’ai été amoureux de Brigitte et, l’année suivante, de Martine. Dans le quartier où nous habitions j’ai été amoureux de Josette, et j’aimais bien ses copines Michelle et Liliane. Également de filles que je croisais en allant à l’école, je pense à Édith. Durant les années de collège il y a celles qui furent amoureuses de moi mais auxquelles ma timidité retint de répondre. Être amoureux et timide : beau hiatus ! Ce qui changea avec, à dix-sept ans, la permission, enfin, de sortir en clubs c’est la découverte du flirt essentiellement permis par le slow. Lumière subitement tamisée, le temps suspendait son vol, ce n’était plus la roue qui tournait mais la boule de cristal : corps se cherchant, les cœurs se mettant à battre la chamade, corps se frôlant, se pressant, puis plus fort, “Sweet little sixteen”... “Only sixteen”... “You’re sixteen”... “Happy birthday sweet sixteen”... tant d’hymnes à l’amour dont nous fûmes abreuvés. Il y eut encore une Josette, Dorothée, Marlyne, Michèle, Nadège dont la sœur, comme dans la chanson de Boby Lapointe, me plaisait davantage, toute cette ribambelle des prénoms emportée comme feuilles mortes par le vent du nord, appelons-le ainsi. Je ne revis une dernière fois Annie qu’à l’occasion de l’unique permission du service militaire qui, coïncidant avec le nouvel an, n’interdît pas qu’elle pût passer la nuit chez nous... mais pas dans ma chambre.
     “I’ll buy you a Chevrolet / Buy you a Chevrolet / I’ll buy you a Chevrolet. / Just give me some of your love / Just give me some of your love / Just give me some of your love, gal / Just give me some of your love. // I don’t want your Chevrolet / I don’t want your Chevrolet, yeah / I don’t want your Chevrolet. / Just give me some of your love, man / Just give me some of your love / If you just give me some of your love, man / Just give me some of your love. // I’ll buy a Ford Mustang / I’ll buy you a Ford Mustang / I’ll buy you a Ford Mustang. / Just give me some of your love now / If you just give me some of your love, man / Yes, just give me some of your love, man / If you just give me some of your love. / I’ll buy you a Cadillac / I’ll buy you a Cadillac / I’ll buy you a Cadillac. // If you just give me some of your love, gal / If you just give me some of your love / If you just give me some of your love, gal / Just give me some of your love. / I don’t want your Cadillac car / ‘Cause you’re all shiny black / I don’t want your Cadillac.”

avec Jackie Mc Aulay (Poor Mouth)


~ 14 ~

     La différence entre ce qu’on comprend et ce qu’on ne comprend pas ne tient pas seulement au fait qu’on comprenne ce qui est compréhensible et qu’on ne comprenne pas ce qui est incompréhensible, quoiqu’on puisse aussi ne pas comprendre ce qui compréhensible, mais plus encore au fait que s’il semble logique d’interroger ce qu’on ne comprend pas, réciproquement se demander pourquoi on comprend ce qu’on comprend (ou ce qu’il semble qu’on comprenne) soit pure futilité. De la même façon la vérité de l’histoire du rock n’est ni une pure question idiote de vérité ni une question historiographique, c’est l’histoire entremêlée de réponses présumées intelligentes à des questions idiotes et de réponses idiotes à des questions présumées intelligentes, grosso modo et pour dire vite. Laissons aux dictionnaires leur science, aux forts en thèmes leurs propriétés et goûtons l’humaine digression avec les latérales auxquelles elle donne accès. La suite dans les idées repassera.
Première digression : l’amour. Tout thème que fasse l’amour, il n’en a pas moins valeur à chaque chanson nouvelle de foudroyante digression. Le rock est fait de chansons et les chansons, quand elles ne prennent pas la tête, parlent d’amour. Donc le rock a à voir avec cette chose improbable qu’il n’a pas inventée : l’amour. Comme de l’amour à l’ivresse la route est directe, le rock a à voir avec l’ivresse, ivresse aveuglante de l’amour sur l’air de “One bourbon, one scotch, one beer” ou “Drinkin’ wine spo-dee-o-dee”. Si le rock avait été un produit importé de Russie c’est la vodka qui aurait eu la faveur de cet insigne compagnonnage, s’il avait été importé du Japon ç’aurait été le saké, s’il avait été importé de la Martinique ç’aurait été le rhum. Dans l’hexagone et en Belgique c’est à la petite mousse que revient la palme, l’hymne des Garçons Bouchers en fait foi. L’amour n’est jamais qu’un prétexte.
     D’autres digressions entrent dans le vif des préoccupations du rock : contestation, contestation vite enrôlée par l’enjôleuse passion du lucre (un rocker sans argent n’est-il pas comme un criminel sans crime, un charcutier sans tripaille, un rimailleur sans rime ni raison ?), bagarres, nature (nature ? non, foin de la nature, enlevons-la !), solitude, etc. Le rock est une forme, pas un fond. Je ne dis pas qu’il est sans fond, seulement que ce fond, à la fois dans sa forme et à côté d’elle, voire derrière, est mouvant, flexible et fluctuant. Ces formes ce ne sont pas que des histoires, c’est aussi à la bite me the knot le ciment du vécu. Et ce ciment, c’est la vie ! À un pas de côté la vraie vie ? S’il est une chose dont a envie à un moment de sa vie celui qui a des choses à dire c’est de l’extirper de la gangue maternelle : “Si j’avais un micro / Je chanterais le jour / Je chanterais la nuit / J’y mettrais tout mon cœur / Je défendrais la terre / Je chasserais la misère / Y aurait plus d’amertume / Je décrocherais la lune / Oh oh, ça m’f’rait une belle fortune”. Comme dans la chanson de Gilbert Bécaud celui qui a des choses à dire dirait combien il en ferait son affaire, mais pour en faire son affaire il lui faudrait d’abord savoir la faire, ensuite avoir un air. Or pour avoir un air, il faut savoir jouer. Avoir l’air ne fait pas la chanson.
     De quoi la chanson est-elle faite ? Beaucoup cherchent l’absolu, la plupart appellent ça “Love”, “Money” ou “God” (alias Eric Clapton) mais rares sont ceux qui trouvent ne fût-ce qu’un sentiment tangible de proximité avec cet absolu. Qui s’est jamais offusqué que ce sentiment soit appelé “amour”, “pèze” ou “dieu”, les noms ne sont que ce qu’ils sont, nom de nom ! L’absolu n’est d’ailleurs pas fait pour les paumés ! Tout fait sens. À l’instar du sens giratoire de la place Vendôme où tomba des nues le plug anal que l’on sait, l’Art Contemporain aussi fait sens. Le sens est partout, ici dans la boîte aux chocolats, là avec un goût de vinaigre. Au paradis avec les ânes, Bouguereau et Duchamp s’en battent l’œil...
     Si j’avais une plume, j’aimerais radiographier le charabia qui se passe dans l’esprit avant qu’il ne pense qu’il pense. Combien faut-il de pensers mis à la queue leu leu pour faire une pensée ? Pour faire une chanson ? D’ailleurs tous ces livres sur le rock, ici le minois de John Lydon en cover, là ceux érodés de Pierres qui ont roulé carrosse jusqu’à la lie, toute cette mythologie... Quels grains de sel ajouter ? Si le rock c’était du blablabla, le blablabla serait l’essentiel. Si j’avais une Télécaster, j’aimerais être la main de ce qui lui vient à l’esprit, parce qu’avec la Hohner L75 c’est bal du samedi soir et compagnie. Expression ou impression ne sont pas tant que ça des choses à prendre avec des pincettes... On peut aussi se les permettre au lance-pierre.

Alvin Lee (Ten Years After)


~15~

   Le guitariste du second groupe avec lequel je m’étais aventuré, un Jean-Claude dont j’ai oublié le nom, me l’avait certifié : avec le piston qu’il attendait de la très bonne relation qu’il avait avec un parent général, nous avions lui et moi l’assurance de faire notre service militaire à Lille ou en tout cas dans le coin, ce qui allait nous permettre de pouvoir mener à bien nos répétitions. Tous les espoirs étaient-ils permis ? L’ordre d’affectation que je reçus un beau jour de mai 70 m’enjoignait de rejoindre la caserne Schramm à Arras, tout était donc pour le mieux. Arras et Lille n’étant qu’à quelques encablures l’une de l’autre, toutes latitudes pour ne pas démériter du rock m’étaient confiées. Équipé du plus léger des bagages qui fût, je me présentai donc à ladite caserne sans même avoir prêté attention à la mention “FFA” dans un coin du document, et je crois bien que j’étais le seul. FFA signifiait Forces Françaises en Allemagne, et le train militaire qui allait nous emmener très loin de Lille avait Berlin pour destination. C’était tellement gros que je ne me souviens pas avoir été catastrophé, je me demande même si l’effet pochette surprise n’occulta pas le désarroi qui eût dû être le mien, parce qu’enfin c’était quoi cette affaire ? Le général qui devait intercéder existait-il seulement ? Le temps que dura le voyage me sembla long, le train était loin d’être un TGV, et puis surtout il fallait traverser la RDA (République démocratique allemande, en allemand DDR pour Deutsche Demokratische Republik). C’était une aventure. J’entends encore cet ostrogoth qui, à la frontière, ouvrit la fenêtre alors même que nous avions reçu l’ordre de tirer les rideaux et ne pas regarder au dehors, et se mit à chanter à tue-tête : “Il était socialiste ? Il était communiste ? Il était un petit ministre qui n’avait ja, ja, jamais gouverné, ohé, ohé !”, ce qui fit débouler la police militaire en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. La RDA j’avais vaguement entendu parler d’elle par un petit livret de propagande sans doute rapporté de la fête du quotidien communiste “Liberté” ainsi que par mon ami Francis D., dont les parents étaient aussi communistes et qui, adolescent, était allé tâter de la colonie de vacances de l’autre côté du rideau de fer.
     Ce service militaire se déroula dans le bain permanent de la présence ennemie matérialisée par le fameux mur le long duquel il fallait patrouiller, les nids de mitrailleuses dans les stations de métros de la partie est de la ville que desservait le métro S-Bahn, les patrouilles Lübars qui consistaient à aller faire du repérage de l’autre côté du mur dans de grosses Mercedes blindées ou encore assurer le gardiennage de Rudolf Hess dans sa prison de Spandau. Des trucs dans ce genre-là. À part ça, nous passâmes une partie non négligeable de l’année à nous entraîner hebdomadairement pour le défilé interallié du 8 mai. Quoiqu’il s’en fallût de beaucoup que nous fussions un régiment de parade, le casernement dans une ville qui était le centre de gravité de la guerre froide avec ce qu’il requerrait de représentativité nous valut un séjour des plus confortables. Berlin ne tirait pas de plans sur la comète, son statut interstitiel et le sentiment du provisoire qui en était le fruit se prêtaient comme un gant à ce que le rock s’y fît une prédestination. L’existence suspendue, comme ce qu’on dit du vol à propos du temps, s’accordait avec une certaine légèreté dont le Berlinois de l’ouest tirait son amabilité, très subjectivement je trouvai une trentaine d’années plus tard combien le tempérament du Berlinois de l’est venait d’une autre école, et j’ai beaucoup plus zoné du côté du Ku’damm que dans la caserne. Quand je rentrais vers 1 h du mat’ de mes déambulations, je retrouvais les copains en train de festoyer à coups de boîtes de choucroute ou de cassoulet sur fond de Led Zep’, Pink Floyd ou Léo Ferré. Il en résulta qu’entre Deep Purple avec bidasses en folie ou Wagner au Deutch Oper c’est vers le second que je me tournai. De Pink Floyd ou Led Zeppelin, je ne suis jamais allé beaucoup plus loin que les deux premiers LPs, quant aux Deep Purple, Black Sabbath et autre Cactus, ils ne m’ont jamais procuré de frissons outre mesure. Je trouve encore aujourd’hui que 1970 fut un moment charnière dans l’histoire du rock. Avec les possibilités d’allonger la sauce offertes par le 33 tours, les groupes prirent l’habitude de se répandre. Tant du côté du hard rock que de celui du rock progressif, les longs, voire interminables, solos instrumentaux s’accordèrent de plus en plus de place, pour ne rien dire du disco où se dilua peu à peu l’élégante soul music ou du jazz : la marchandisation triomphante du rock était mûre pour la longue durée, par-delà le bon grain et l’ivraie l’accumulation primitive du genre allait faire place aux sous-genres, aux sous-sous-genres et aux sous-sous-sous-genres. Je ne nie pas que l’intelligence ait pu y trouver son compte, seulement que trop de sous-sous-genres et de sous-sous-sous-genres ont tué les genres et même les sous-genres. C’est tout, rien de plus.

 Wilko Johnson


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   Quartier Napoléon, Berlin 1970-71. Bien qu’à deux reprises nous nous soyons offert le luxe de grèves de revue d’armes et de revue de chambrées, ce qui n’était déjà pas peu glorieux, notre antimilitarisme plus spontané que politique n’eut jamais à se coltiner l’épreuve des faits ainsi que, nous avait rapporté la rumeur, ça avait été le cas à Baden-Baden. Il suffisait de dire que nous n’aimions pas l’armée. C’est après coup que je me suis rendu compte que cette année de service militaire fut pour moi une providence. Primo elle provoqua une rupture devenue pressante avec le ghetto familial et avec le degré zéro du confinement professionnel qui me pendait au nez, secundo elle me largua dans une ville spacieuse dont je m’épris tout de suite, tertio elle occasionna quelques rencontres décisives : un break initiatique. La dactylographie qui m’avait valu l’insigne honneur d’entamer la vivifiante carrière de dactylo-facturier me permit ici d’accéder à l’inestimable planque de secrétaire de compagnie. Dans la chambrée, nous étions quatre mais comme de 16 h 30 à minuit nous avions quartier libre, je n’eus pas à supporter l’insupportable concurrence de leurs stations de radios respectives, j’étais tout le temps dehors : bibliothèque et librairie françaises, musées, coffee-shops underground, moins fréquemment boîtes de nuit et à plusieurs reprises le Deutsch Oper où s’innerva la passion de l’art lyrique. Également le Schillertheater où, avec ma mère venue me rejoindre pour une semaine, nous allâmes voir une comédie musicale. Et si je ne faisais pas le mur pour déserter la caserne, je dessinais ou lisais. Cette indépendance, tout à coup, quel luxe ! Et qu’elle fût redevable au service militaire, quel paradoxe ! De ce rock dont je me mettais à remercier un engouement vieux de dix ans je ne percevais plus que les électrophones criards dans les chambrées quand je rentrais de mes virées. Dans l’ensemble, les gars ne s’aventuraient pas trop en ville, perpétuer la renommée haute en couleur de l’éternel trouffion leur était préférable.
     À cette insouciance providentielle jusque-là insoupçonnée, se mêlèrent trois amis : Olivier B. à qui je dois mes premiers aiguillages poétiques et politiques, Daniel G. qui ne se mêlait pas non plus aux agapes de ses semblables et qui, grand amateur de Klee, Kandinsky, Alechinsky, Soulages, etc., peignait. Dans la musique régimentaire, cymbaliste, Christian G., dans le civil étudiant en classe de chant au conservatoire de Rouen. Et puis il y avait Margitta, mon petit flirt au délicieux accent berlinois. Du “Caras” à l’angle du Ku’damm et de la Joachimstaler Straße, partaient nos promenades vers le lac Tegel, le musée Brücke ou le parc du château de Charlottenburg. Je me souviens de son visage pour l’avoir dessiné, également de détails retenus à la mémoire par leurs noms, mais ce dont je ne me souviens pas c’est de la façon dont j’étais amoureux. Question à cent balles, certes, l’état amoureux ne se résume pas à grand-chose, il ne lui suffit que de flotter sur son petit nuage. Malgré tout je reste sur une impression frustrante d’étourderie. Il y a à cet endroit un trou blanc comme il s’en trouvait encore sur les cartes d’Afrique quand j’étais gosse, impression qu’il manque quelque chose de moi à la compréhension de mes jeunes émois. À cet âge-là, la maladresse n’est pas la meilleure opération de l’esprit pour accorder ses sentiments. Être amoureux ce n’est pas comme devenir musicien, aucune classe de conservatoire pour apprendre à contenir les battements du cœur. C’est une chose qui ni ne peut précéder l’instant tant attendu ni ne peut lui succéder, Jules Jouy avait déjà dû dire quelque chose comme ça. Quand même, j’aurais aimé disposer de mon amour à quinze ans aux Bois-Blancs, à dix-huit ans à Allevard, à dix-neuf à Palavas ou là-bas à Berlin. Être jeune, c’est ne pas savoir, et ce non-savoir est le goût volatil de revenez-y qu’il laisse. On ne peut pas désirer savoir ce qu’on n’a pas su sans se souvenir qu’on n’a pas su. S’il fallait évaluer son niveau de jeunesse, cette chose que tout le monde convoite en vieillissant, le non-savoir en serait un bon indicateur, le non-savoir et le désir de savoir, le goût d’apprendre, le désir. Seulement sans brouillard pas de dissipation. Mais il n’y a pas de raison que je sache pourquoi je dis tout ça.
     Le meilleur de la musique fait appel à la disposition, à l’humeur, à la liberté de changer de disque ou comme ici de composer avec ce à quoi le milieu ambiant nous contraint. Après que Serge Gainsbourg ait excellemment dit “Je t’aime moi non plus”, j’ai fait mon évidence du fait que, tout comme dans la musique indienne il y a des ragas pour les différents moments de la journée, il y a dans ma musique des séquences où alternent temps forts, temps faibles, leitmotive, réminiscences, silences, etc. À cette époque-là le rock ne s’imposait plus. Ce ne serait pas la première fois.

Steve Hooker


~ 17 ~

  1er juin 1971, de retour de Berlin, soirée chez mes parents. Rien d’acquis derrière moi, rien de bien projeté devant si ce n’est rejoindre la ville des surréalistes, rencontrer les poètes. On peut parler de rêve. Je ne me souviens pas de m’être rendu compte combien à ce confortable répit berlinois sous les drapeaux était en train de succéder un grand plongeon dans l’inconnu. Avant tout, avant toute considération, avant toute estimation, ce que je m’étais promis : quitter la maison familiale, mettre les voiles. Mon père ne commenta pas ma décision — j’étais majeur n’est-ce pas ! —, nous sommes-nous même dit un mot ? Mon père... Mon  père qui avait coutume de dire : “Faut pas faire autrement que les autres !”. C’était son credo (chaufferette en hiver, ventilo en été, point d’appui, antienne, vermifuge de fonction, sésame, reposoir, conviction de service, assurance vie à prix cassé, etc.). Oui mais, que font les autres ? Théoriquement, ils font comme les autres. Soit ils se ressemblent, soit ils s’imitent. Dans un cas comme dans l’autre ils convoquent Pierre, Paul, Jacques pour se blanchir la cosse. S’ils ne faisaient pas comme les autres, ils n’en seraient pas moins des autres mais des autres qui font autrement. Littéralement, les autres qui font autrement ne sont pas les mêmes. Tenait-il tant que ça à ce que je prisse pour argent comptant son impératif catégorique ? Je n’ai jamais été un rebelle au sens déterminé du terme. Avec les résistants autoproclamés, les rebelles, en tout cas ceux qui n’appartenant pas à une minorité ostracisée se présentent comme tels, sont en général d’insupportables hâbleurs. Un rebelle, ou ça essaime son adversité ou ça décanille, autrement s’arroger clef en main une rébellion dans une société qui en fait de la plus-value, c’est du pain bénit, pas de l’alchimie. Loin de moi de vouloir accabler la mémoire de mon père : ma mère a mal vécu avec lui, il est probable qu’en retour elle lui était insupportable. Les enfants, on ne leur dit pas : “Tiens, viens t’asseoir près de moi, on va voir ça !”, leurs yeux embués voient se succéder les discordes à l’ombre d’enjeux trop exigus pour leurs petites têtes. En dépit de toute trêve, concédons qu’il ne devait pas être si simple d’aller pelleter ses tonnes de charbon et d’assumer son rôle de père.
     Le lendemain matin, ma mère me donna un billet de 50 fr et je pris le chemin de la capitale. Ce ne fut pas plus sorcier que ça. Une fois sur place, autant Berlin avait été spacieux, accueillant, autant Paris était étroit, encombré, stressant. Ce jour-là tout se passa très vite, une bière au “Départ Saint-Michel”, puis Armée du Salut afin de solliciter un lit pour la nuit, évidemment il n’y avait pas de place, puis retour au Quartier latin où tout à fait par hasard je rencontrai Daniel G., mon ami artiste peintre du quartier Napoléon, à qui je fis part de la précarité de ma situation. Toujours par hasard — dans ces années-là j’eus souvent l’heur d’apprécier la précieuse intercession du hasard —, Daniel G. me proposa d’occuper le grenier où il remisait son matériel, rue de Passy, à deux pas du Palais de Chaillot. C’était inespéré. Dans la foulée, je me présentai le lendemain à une boîte intérimaire qui aussi sec me plaça comme employé aux écritures dans une banque, la Société Industrielle de Crédit, sise à deux pas des Champs Élysées, rue Lammenais. La secrétaire de cette boîte me proposa de me dépanner d’une batterie de cuisine, sans doute eût-elle aimé que j’accepte... Je ne gagnais pas bésef mais le prix démocratique du ticket de cantine me permettait d’aller découvrir Eisenstein, Bergman, Abel Gance, Jean Eustache, Serge Bourguignon ou Godard à la Cinémathèque du Palais de Chaillot. Un continent s’offrait à moi dont je pouvais désormais soulever la couverture. Ainsi, un soir, tandis que du toit auquel ma cambuse donnait accès je contemplais les étoiles, j’eus tout à coup droit à une authentique démonstration d’acrobatie en contrebas, de l’autre côté de la rue. Par la fenêtre d’un appartement du 4ème étage, je vis sortir un monte-en-l’air qui très rapidement se laissa tomber sur l’étroit balcon de l’appartement du 3ème dans lequel, pfuit ! il n’eut qu’à s’engouffrer. Un autre soir c’est à ma propre lucarne que je vis une silhouette qui, à peine m’y étais-je précipité, détala dans la nuit sans demander son reste. Le peu que je vis de cette silhouette me donna à penser qu’il s’agissait d’une femme... Des choses comme ça, sur les toits de Paris. Pourtant il me faut bien dire que, hormis une charmante voisine de vasistas avec qui je discutais le soir et deux petites postières d’en face qui me gratifiaient régulièrement d’un strip-tease à leur fenêtre, je ne rencontrai ni ne rencontrerais le poète surréaliste espéré. Il me suffisait de dévorer tout ce qui m’avait fait défaut jusque-là : Éluard, Bataille, Blanchot, Sade, Breton, Nietzsche, René Char, et je m’offrais des disques que j’écoutais interminablement : Chopin, Beethoven, Rachmaninov, Léo Ferré, Jean Ferrat... Il me semble que je devais avoir l’air très romanesque quand riche d’une solitude authentique j’allais prendre le soleil sur les bancs du Palais de Chaillot. Plus le moindre disque de rock, sans doute cela reviendrait-il dans deux ou trois ans, seulement la tête ailleurs.

Buddy Guy


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   Avais-je la tête en l’air, quand, me rendant à la Cinémathèque ce soir-là, j’entendis derrière moi une voix m’appeler par mon prénom ? Je vis que c’était... Olivier, Olivier B., mon cher vieux pote de la 3ème Cie à Berlin, qui allait également à la Cinémathèque. C’était à peine croyable ! À aucun moment nous ne nous étions rancardés, il était de Metz, moi de Lille, et là, quatre ou cinq mois après avoir été libérés de nos obligations militaires, nous allions d’un même pas, dans la même ville, voir le même film. Olivier B. créchait avenue Mozart, à dix minutes du grenier que j’occupais rue de Passy. Olivier c’était quelqu’un ! Un foutu caractère quand il voulait ou alors charmeur, bien que ce charme ne fût jamais totalement dénué d’ironie. Entré comme O. S. dans le bâtiment à quatorze piges, il était parti à Paris pour bosser aux PTT et rallier l’organisation UJCML dissoute en juin 68. À Berlin, lui et moi n’avions jamais manqué une occasion de discuter de ce qui ressortissait à la politique, à l’art, à la poésie. C’est en sa compagnie que j’avais fréquenté la bonne bibliothèque de l’Institut français ou étais allé à plusieurs reprises au Deutsch Oper. Il n’était pas rare qu’on nous prît pour des frères. Du coup, nous étions appelés à nous revoir souvent. Mon job d’employé de banque m’ennuyait profondément. Vacuité totale. Le service des remboursements anticipés où j’étais affecté avait des tonnes de dossiers de retard et mon cerveau se refusait à mémoriser leurs clauses multiples. Incompétence et tenue vestimentaire que les canons de l’élégance bancaire n’effleuraient pas, quoiqu’on ne m’en ait jamais fait la remarque, me susurraient qu’une enviable perspective professionnelle était en train de me glisser entre les doigts.
     Ils avaient tellement chanté la Ville Lumière les Mouloudji, Lucienne Delyle, Yves Montand, Suzy Solidor, Maurice Chevalier et tant d’autres. Le dernier fut probablement Léo Ferré avec ce titre à double tranchant “Paris, je ne t’aime plus”. Après quoi, on cessa de la chanter. Moi non plus je n’étais pas sûr de l’aimer tant que ça avec sa pollution, sa cohue, ses jeunes filles aux mains baladeuses dans le métro, ses gendarmes à chaque coin de rue. Il restait bien pour très peu de temps le quartier des Halles, le petit caboulot de la rue de Seine ou Mouna Aguigui, “dernier amuseur public de Paris”, mais il n’était pas difficile de comprendre que de dernier il n’y en a jamais qu’un, qu’après c’est panégyrique et compagnie. S’imagine-t-on une école où il n’y aurait que des derniers ? Je sais de quoi je parle ! Olivier ayant largué le Centre de tri de la poste où il n’avait repris du service que pour mieux tirer sa révérence, je récupérai sa chambre de l’avenue Mozart. Nul n’ignore que le XVIe arrondissement ce n’est pas que la bourgeoisie mais, au fur et à mesure de l’ascension dans les étages, des chambres de bonnes. À la fenêtre toujours grande ouverte de l’une de celles de la cour intérieure sur quoi donnait la mienne, deux nouvelles strip-teaseuses et même plus. Exhibitionnistes, Arsène Lupin et autres monte-en-l’air, le Paris des chambres de bonnes et des toits était loin d’être inintéressant.
     Nous retrouvant, Olivier, très vite revenu d’Aix-en-Provence, et moi à la terrasse du Café Kléber, place du Trocadéro, nous admîmes qu’il était temps de laisser la capitale à ses brumeuses humeurs. Pour quoi faire ? Pour quel projet ? Ça, ma foi, nous n’en savions rien, et c’est quand même amusant, quand je pense qu’aujourd’hui rien ne me semble plus contrariant que l’idée de voyager, ne parlons pas de vacances, là je me voyais déjà plaquer cette sécurité vouée aux écritures, insignifiante certes mais quand même, pour Dieu sait quelle aventure au diable vauvert à n’en pas douter. Reparcourir pour notre compte l’expertise de la non-adéquation des faits usuels avec le travail au long cours de l’esprit était ce qui nous incombait. Processus foncièrement énigmatiques comme aspirations naturellement abstraites y avaient leur siège. Bien d’autres avant nous l’avaient dit, il existait une réalité plus vaste et plus intense, révélée par l’art, la poésie, la pensée, le légitime désir de briser les chaînes, qui de toutes part démentait que la déflation de réalité dans laquelle nous pataugeons fût le milieu naturel de l’existence. Tributaires du peu qu’elles donnaient à voir comme essentiellement incluses dans leur dépassement, les choses n’étaient pas ce que l’inattention ou l’attention banale leur prêtaient de facticité mais pour des raisons que nous allions nous faire fort de trouver inscrites au verso auraient une vie off, parallèle, clandestine. Ce soir-là, un mendiant aveugle dirigé par une très jeune femme vers notre table enleva ses deux yeux de verre pour attester de sa cécité après que nous lui eûmes refusé l’aumône. C’était dit, passer à l’acte, vite ! Le lendemain je donnai mon préavis à la Société Industrielle de Crédit.

Kim Simmonds (Savoy Brown)


~ 19 ~

   Je ne saurais dire si notre destination résulta de la fléchette que je lançai au petit bonheur la chance sur une carte de France épinglée au mur ou bien du souvenir des jolies filles que Francis D. et moi avions regardé passer sur leurs Solex tandis que nous faisions route vers Palavas trois ans plus tôt. Dans le doute, j’opte pour les jolies jeunes filles. Allez, le temps d’empocher mon restant dû et adieu morne banque, cap vers le sud ! Ce serait Avignon. Belle gageure pourtant que de vouloir sortir de Paris en autostop, au bout de deux jours passés à poireauter en vain Porte d’Italie, nous dûmes nous rabattre sur la Gare de Lyon, qu’Olivier n’eût pas le moindre sou importait peu. Une fois débarqués à Avignon, vite trouver une chambre meublée et un job. Pour ce qui est de la chambre nous en trouvâmes une rue Banasterie, mais pour le boulot, en 1971 à Avignon, un claquement de doigts ne suffisait pas à ce qu’il tombât tout rôti. Avant que l’ANPE nous proposât un emploi nous finîmes par nous résigner, Olivier à aller faire la manche avenue de la République et moi, que l’idée de mendier révulsait, à faire les poubelles — faire les poubelles n’étant pas moins dégoûtant que de mendier. J’ai aussi volé sur l’étal d’une épicerie place des Corps saints... un sac de noix, avant que de filer ventre à terre dans la première rue adjacente. Je me souviens encore de l’endroit. Plus dérisoire, tu meurs ! Heureusement la probation ne dura pas trop longtemps, l’ANPE finit par nous trouver à tous deux un job de ripeur au marché gare, à la Compagnie fruitière nerveusement dirigée par trois frères : soixante heures hebdomadaires de nuit à charger, décharger des poids lourds. Pour ce qui est de la flexibilité dans le travail, le XXIe siècle n’a rien inventé, et encore je n’avais pas tout vu. Si mes bras supportaient les 7/8 tonnes charriées quotidiennement, le plus difficile devint vite pour moi d’arriver à l’heure : 2 heures du mat’ (1 heure du mat’ le lundi), là-bas au bout de l’avenue Pierre Sémard, 4,5 kms à pied par tous les temps. Brrr ! Avec son mistral, l’hiver provençal n’est pas moins glacial que l’hiver nordiste, et mon sommeil a toujours été de plomb.
     Insensiblement, Olivier devenu ténébreux et moi ne nous entendîmes plus. Alors, comme il devait en avoir assez de la manutention qui n’est évidemment pas ce qu’il est convenu d’appeler “une perspective d’avenir”, il repartit pour Paris à mon grand soulagement. Le cours des choses reprenant de sa bonace, je m’adonnai en toute quiétude au flirt avec la gentille Isabelle rencontrée dans un club de la rue Corderie. Au travail, parmi les copains que je m’étais fait, ma sympathie allait à Henri B., natif de Graveson. Henri B., d’une quinzaine d’années mon aîné, était à l’instar de Mr Jourdain du genre anarchiste sans le savoir, j’en ai connu quelques-uns comme lui dans le Vaucluse : une fois le boulot terminé, costard cravate et ni vu ni connu, fier de dire qu’il ne connaissait plus personne il passait à autre chose, il reprenait sa liberté d’être autre, c’est-à-dire lui-même. Au travail, lui comme moi étions doublement des rapides et des minutieux : avec nous, les caisses étaient toujours alignées au cordeau. Une fois, Henri se paya même le luxe après une soirée terminée tard, et sans doute un peu arrosée, de venir directement au marché gare et de se vider à lui tout seul un semi-remorque avant que la boutique n’ouvre. Pour aucun de nous deux il n’était question de faire du zèle, seulement de ne pas rester les bras ballants, de ne pas nous ennuyer. Est-ce pour cela que contrairement à ce que je commençais à craindre, mon manque de ponctualité au travail ne me valut aucun rappel à l’ordre ? Aussi étonnant que cela parût, les patrons qui étaient loin d’être du genre pied-tendres me promotionnèrent vendeur.
            Avec là-bas le Mont Ventoux visible à l’occasion de livraisons à Châteaurenard ou vers Carpentras, je sentais bien la légendaire présence de ce Vaucluse des troubadours, seulement j’étais assigné à Avignon comme l’étaient les repris de justice, c’est ainsi qu’à “La Pyramide”, illustre gargote avignonnaise de la rue Philonarde, je dînais régulièrement en compagnie d’un monsieur qui m’avait confié avoir assassiné sa femme. Pourtant, astreint à la première nécessité de survivre, j’en vins à me ranger à l’avis de ceux qui, en dépit du coup de chauffe estival que constitue le festival, trouvent Avignon de peu. Comme nombre d’autochtones je n’ai jamais assisté à la moindre représentation théâtrale dudit festival où seul le touriste, fût-il avignonnais, a sa place. Ce n’est que pour des raisons extrathéâtrales qu’ultérieurement j’aurais l’occasion de croiser les deux compagnies locales : théâtre des Carmes d’André Benedetto et théâtre du Chêne noir de Gérard Gelas. Pour le retour à la case rock, c’est à la Maison pour tous du quartier de Champfleury qu’avec le groupe Family je repris de mon vieil attachement suspendu depuis un an et demi. Autant le rock, ou en tout cas ma passion pour le rock, était apparu comme une réponse à une question qui ne semblait pas avoir été posée, ou s’imposa comme une réponse à une question oubliée, ou qu’on avait négligé de me transmettre, autant... Autant, quoi ?...  Il y a une formule proverbiale qui dit : poser la question c’est y répondre, est-il possible qu’il y en ait une seconde, corrélative, qui dise : la réponse c’est la question ? Qu’est-ce qui provoqua, ou motiva, ma passion pour le rock tandis que j’entrais à peine dans l’adolescence ? Eh bien, je peux le dire : si ce n’avait pas été le rock, ça aurait été autre chose. C’est aussi évident que ça. Si j’étais né trente ans plus tôt, ça aurait été une certaine musique classique, ou le swing, ou les marches militaires, allez savoir ! Si j’étais né en Asie centrale ça aurait été le mugham, si j’étais né trente ans plus tôt en Corée ou en Afrique ça aurait été des assemblages de sons et de silences de par là-bas. Toujours de la musique. Réciproquement, je me dis que si Mozart était né aux XXe siècle, n’en déplaise aux mélomanes, mélophiles et mélolâtres associés, il aurait probablement emprunté au jazz ou fait le bœuf avec Frank Zappa. 

 John Gypie Mayo (Dr Feelgood ; The Yardbirds)



~ 20 ~

     Un soir de décembre, je prenais un verre à la brasserie à côté du cinéma “Le Palace”, cours Jean Jaurès, quand une jeune étudiante qui était derrière moi me tapa sur l’épaule et me tendit un tract. Celui-ci, signé “La Cause du peuple”, du nom de l’organisation maoïste éponyme, retint d’autant plus mon attention qu’avec Olivier la lutte des classes et cette organisation en particulier avaient fait l’objet d’ardentes discussions. J’ai dit plus haut qu’il avait été militant à l’UJCML, UJCML qui à sa dissolution en juin 68 s’était muée en Gauche prolétarienne et son journal “Servir le peuple” en “La Cause du peuple”. La Gauche prolétarienne avait été à son tour interdite en mai 1970 et n’avait plus survécu que sous le nom de Cause du peuple jusqu’à son autodissolution en novembre 1973. Cette étudiante était en compagnie d’autres maos, je me joignis à leur tablée. À Paris j’avais été client régulier des librairies Maspero et Norman Béthune où je me procurais la littérature révolutionnaire, c’est en connaissance de cause que je m’étais promis de rejoindre l’organisation quand l’occasion se présenterait. C’est ainsi que j’intégrai le groupe avignonnais, groupe qui, j’allais très vite le découvrir, était fort excentré par rapport à une organisation nationale des plus empiriques : Avignon n’était que la petite ville qu’on traversait pour se rendre à Marseille, Bernard et Jean-Pierre, deux militants brièvement croisés ne tardèrent d’ailleurs pas à lui préférer Aix-en-Provence. Nous étions donc Michèle et Jean-Marie D. sur le front SNCF, Danièle et moi sur le front immigrés, à qui s’ajoutaient Juliette chez qui habitait Danièle, les amis Ève-Marie et Robert B., l’anarchiste Jacques B., un peu plus tard les très jeunes Denis et Jean-Pierre venus de Nîmes pour nous épauler. À la périphérie, plus ou moins proches, les progressistes comme on les appelait : Marie-Thé et Max L., Élisabeth Barbier la célèbre auteure des “Gens de Mogador”, des amis du PSU, un prêtre même chez qui nous ronéotypions nos tracts. Qui d’autre ?... Raymond Marcellin n’avait vraiment rien à craindre d’un petit groupe aussi éloigné et aussi informel.
    Néanmoins nous mettions du cœur à l’ouvrage : diffusions de tracts et de journaux sur le marché dominical, réunions nocturnes au rocher des Doms, réunions sur les conditions de logement que faisaient marchands de sommeil et marchands de travail à nos amis Tayeb, Houcine, Djelloul, Belkacem, Allaoua et aux autres (le marché aux esclaves de Carpentras pour mémoire), rendez-vous le midi à la Pyramide où les invendus du marché gare constituaient le menu qui nous était servi, le soir rue Pavot chez Juliette et Danièle : Juliette qui avait vécu en Argentine nous chantait des chansons du Cuarteto Cedrón, de Paco Ibanez ou des chants révolutionnaires en s’accompagnant à la guitare. Du côté militant ou du côté bohème, je ne sais lequel des deux prévalait. Robert bombant sur les murs du lycée quelque chose comme “L’école me vole mon amour !”, Max me faisant découvrir John Coltrane et Bram Van Velde, Denis, Jean-Pierre et moi discutant longuement de L. F. Céline ou de Nietzsche de préférence à Karl Marx ou Mao... Il nous arriva quand même de nous achopper à la question de Staline qui faisait partie d’une panoplie prochinoise dont nous ne tenions pas à ce qu’elle nous collât à la peau : les prochinois labellisés étaient les marxistes-léninistes du PCMLF, pas nous. Une fois, nous fûmes conviés à une grande réunion interne à Marseille, tout ce que la Provence-Côte d’azur comptait de maos était rancardé sur je ne sais plus quelle place, à tel point qu’il me sembla n’y avoir que nous aux différentes terrasses de cafés avant qu’on ne nous récupérât pour nous mener vers le lieu tenu secret de notre réunion. Nous, Avignonnais, avions notamment à y faire part de nos doléances. Mais on ne nous donna pas la parole. Un cadre venu de Paris, Eusèbe (pseudonyme de Jacques-Alain Miller) occupa les trois-quarts du temps à descendre deux militants présents qui avaient rompu avec le PCMLF afin de nous rejoindre. Après que nous n’eûmes rien compris à cette exécution, nous regagnâmes nos pénates, une messe avait été dite. Ce fond de l’air non exempt de toute candeur, ce que nous avons pu l’arpenter ! Danièle que nous n’appelions pas encore par son diminutif avait pris la douce habitude de venir me réveiller dans mon meublé, elle me préparait une tasse de café avant que de nous remettre à notre grande aventure. Ah... vignon ! Ah... voir vingt-deux ans à... vignon ! Arriva ce qui devait arriver, un midi nous finîmes par nous pointer main dans la main à “La Pyramide”, ce qui loin d’étonner nos amis en amusa quelques-uns, je crois bien : la veille au soir elle m’avait invité à partager un riz indien dont elle tenait la recette d’authentiques orientalistes londoniens, et nous avions décrété qu’à nous deux il n’y avait pas mieux. Je quittai donc la rue Banasterie pour rejoindre nos quartiers dans son petit deux pièces de la rue Sureau. Dans la foulée je quittai la Compagnie fruitière pour un chantier du côté d’Uzès, puis ce chantier pour la manutention chez Berton et Sicard où le tire-au-flanc occupait le plus clair de son temps à guetter le passage du contremaître, puis Berton et Sicard pour les alvéoles de Gattini que dirigeait un sombre esclavagiste, puis Gattini pour la cave coopérative de la Barthelasse pour décuver le marc, puis la cave de la Barthelasse pour la Sitpa où je me fis laborantin... De son côté Dan quittait la fac pour Rolli, puis Rolli pour Liebig, puis Liebig pour Buitoni, et encore Buitoni pour la fabrication à la chaîne d’alvéoles chez ce même Gattini. De travaux intérimaires en travaux saisonniers le cycle de l’emploi avait tout d’une vis sans fin. Notre mariage, fin octobre 1972 après qu’Henri B. en eût délivré l’augure donnait droit à deux jours de congé, mais c’est le mois entier que nous nous octroyâmes. Fin novembre, mon solde de tout compte m’attendait déjà depuis un bon moment.

 Stan Webb (Chicken Shack)


~ 21 ~
      À la lecture, cette succession d’évènements semblera rapide, on peut dire qu’elle le fut plus qu’il n’en faut pour l’écrire. Nous nous sommes mariés civilement au bout de cinq mois, Dan en costume de velours noir, moi avec costume beige et bottes d’officier allemand. Les parents de Dan avaient organisé un lunch dans un caboulot au bout de la rue Carreterie, y vinrent ma mère et Francis D. qui avaient fait le voyage de Lille, Henri B., Michèle et Jean-Marie D., quelques amis et voisins pour ce dont je me souviens, et que ce fut en toute intimité. Je n’ai même pas eu le temps de dire que de la rue Sureau nous déménageâmes pour la rue Carreterie. Une belle grande pièce du XIVe siècle solidaire du clocher des Grands Augustins et compartimentée en chambre, cuisine et salle à manger surplombée d’une ogive. Un petit balcon aussi. Et une fois dehors la belle place des Carmes. Moi qui aime tant photographier, je m’étonne d’avoir si peu mis à contribution mon RevueFlex. Le coût des tirages était assez prohibitif, il est vrai. En septembre 72 nous rencontrâmes tout à fait incidemment Olivier descendu de Paris pour le festival. Olivier venait juste de faire la connaissance de Micheline qu’il allait épouser quelque temps plus tard...
     Le rock étant le référent de cette véritable histoire, revenons donc au rock, même si c’est pour mieux digresser. Cette année-là, un jeune collègue de travail nous prêta des disques qui ne furent pas peu des découvertes : Roxy Music dont les deux premiers LPs étaient tout chauds, Alice Cooper dont le “Love It to Death” n’avait pas vraiment eu le temps non plus de refroidir et Cactus. Pour commencer et pour le côté classieux, Roxy Music que je rattachai immédiatement aux musiques pop et soul des 60’s, avec le petit quelque chose en plus qui prenait grand soin d’éviter l’écueil de la banalité. Classique et novateur juste ce qu’il fallait : bien vu. Avec son rock’n’roll musclé, Alice Cooper, que nous vîmes en concert à l’occasion de la sortie de “Special forces”, dix ans plus tard, était tout aussi excitant. Quelle veine prolongeait-il ? Who ? Gun ? MC 5 ? Steppenwolf ? Sa musique était du genre qui tape fort, ce qui n’était pas rédhibitoire, mais là aussi avec quelque chose en plus, ou en mieux, et pourtant je n’avais pas encore eu l’occasion d’apprécier ses ressources théâtrales déployées sur scène. Avec ses musiciens venant de chez Frank Zappa, le son ne manquait pas d’annoncer la couleur. Quant à Cactus qui était au Vanilla Fudge ce que Mr Hyde est au Dr Jekyll, et que je rangeai dans le fourre-tout hard rock, il m’interpella moins, le côté “c’est moi que v’là”, sans doute...
     Avez-vous remarqué qu’il est très rare qu’un amateur de rock aime la soul, qu’un amateur de Sam Cooke aime l’art lyrique, qu’un amateur de Richard Wagner aime la musique arabe, qu’un amateur de raï aime le jazz, qu’un amateur de Miles Davis aime le kayagum sanjo, qu’un amateur de kayagum sanjo la pop music, qu’un amateur de pop la musique africaine, qu’un amateur de musique africaine le tango argentin, qu’un amateur de tango le death metal, qu’un amateur de Slayer la musique mongole, qu’un amateur de khöömii le blues, etc. Pour ne rien dire des chauvinismes nationaux, régionaux et même cantonaux. L’identité musicale est aussi un indicateur des craintes de ce monde, des fois que la rencontre de l’une avec l’autre occasionnerait un arc électrique. Quoiqu’elle ne soit pas audible au premier coup d’oreille, la consanguinité dans le gaz à quoi encourage l’industrie musicale affecte la plus grande partie du neurone humain, la production de la rareté étant la contrepartie perverse des brouets déshydratés donnés à la masse. Musicalement parlant, je suis un pervers polymorphe, je change de disque. Récemment, j’ai visionné une interview de Salvador Dali qui, après André Breton et Paul Éluard, explique pourquoi il n’aime pas la musique : “En musique, on ne peut rien dire de concret. On ne peut même pas dire : « Allez, soyez gentil, me chercher le chapeau que j’ai laissé là-bas »”, et il poursuit à propos du besoin de “s’appauvrir le plus possible, de se limiter au maximum pour arriver au paroxysme de certaines idées”. Je conçois d’autant plus que le paroxysme de certaines idées ne soit pas soluble dans la distraction que je ne peux écrire avec un fond musical, il n’en demeure pas moins qu’inversement l’apnée des idées s’appelle idée fixe. M’étant interrogé sur le sentiment qu’Henri Michaux avait bien pu éprouver envers la musique, lui qui avait également exprimé sa hantise de se laisser distraire et dont ne m’étonna pas qu’il ait commencé par la trouver aliénante, voire haïssable : “je comprenais, je croyais comprendre, intérieurement et rétrospectivement, ce qui attire les foules et qui m’avait toujours paru tellement inepte. « Leur » musique”, je m’aperçus que c’est de l’amour que peu à peu il finit par la rapprocher. À vrai dire, c’eut été plus qu’étonnant qu’à la longue il ne trouvât pas le passage. Ce crochet par l’auteur d’“Un Barbare en Asie” a probablement valeur d’intercession pour la musique orientale venue me rappeler une chose qui n’est plus évidente pour qui que ce soit : qu’au contraire d’être la diarrhée pandémique que nous entendons partout et quelle que soit l’heure sans jamais faire retour au choc émotionnel qui fut le nôtre quand nos oreilles commencèrent à s’ouvrir, la musique est une chose étrange, littéralement extraordinaire, avec laquelle nous dûmes d’abord avoir, quoique nous l’ayons oublié, une sorte de rapport ésotérique. Dire que nous l’avons banalisée est tellement peu dire. Nous en avons fait une chose grasse, Michaux dirait “collante”, ou “poisseuse”, grasse comme ces frites dont les festivals se repaissent. Sait-on bien si c’est elle que fêtent les festivals ou les fricadelles sauce samouraï ? Et si une certaine ivresse doit en découler, il est curieux que ce soit, de préférence aux pincettes, avec des doigts odorants de piccalilli. Ce qu’on s’amuse, par Jupiler ! 

Henry Vestine (Canned Heat)


 
~ 22 ~

    Plumé, déplumé le bestiau ! Après avoir quelque peu renoué avec lui via Roxy Music et Alice Cooper, il fallait bien que je trouvasse qu’il était aussi spécifiquement dans l’appât du grain que dans le rock, aucune poule n’a jamais trouvé de cure-dents sans eurêka. N’eût-il eu que la fortune d’être corned aurochs dans la gidouille, il n’en eût pas moins cultivé la sinécure. Sociétalement parlant, son antalgique saga n’échappait à rien, pouvait être de mèche avec à peu près tout. Du point de vue de l’enseignement ce n’est pas un moindre désavantage mais c’est intéressant quand pour être in il suffisait de savoir que ce sur quoi on avait le cul s’appelait rocking-chair (“I’m gonna hold my baby as tight as I can / Tonight she’ll know I’m a mighty, mighty man / I heard the news, there’s rocking-chair tonight”), du mot rock qui vient de rocca via le français roc (“Oh ! que la mer est sombre au pied des rocs sinistres !”, Victor Hugo). Du temps où  le rock n’était pas encore histoire de famille avec cousin d’Amérique plein aux as et neveux wazemmois au RSA, il en allait autrement, mais depuis cette époque je me suis mis à abonder dans un sens fait d’hybridité réjouie et de confusion des genres. Ainsi après avoir dit de Frehel et de Piaf qu’elles étaient nos blueswomen, de Berlioz un Chuck Berry au grand pied, lui-même redevable à Beethoven comme Beethoven à Kubrick, je propose qu’Esquerita donne la réplique à Florence Foster Jenkins dans un remake de “Sons and lovers”.
     Je raccrochai, var. je décrochai. Il n’y a pas que la confusion mentale des genres et l’hybridité débridée, il y a aussi l’embrouillamini de la langue. Nonobstant Paul Éluard, je me garderais bien de prétendre qu’on peut tout dire. Il y en a suffisamment qui ont estimé aux dépens des autres que ce n’était jamais assez, pour se tenir à carreau. On ne peut pas tout dire. Moi, je ne le peux pas, le corps de la langue peut bien être en expansion infinie les directions étroites qu’emprunte l’expression résultent de choix. Dire que le rock n’est pas dans le rock n’est pas suffisamment dire à quel point il a cessé d’atteindre au rock qui est plus grand que lui. Comprenons bien : tant de choses devraient être dans ce qui les excède, là je dis “rock” parce que ce mot me permet d’entendre ou d’atteindre d’autres choses : la poésie, la politique, l’art, le cinéma, que l’érosion naturelle finit fatalement par transformer en bibelots ou en colifichets. Tant de choses ne parviendraient à elles-mêmes qu’en devenant la contrepartie de ce qui les excède. Nous avons perdu de vue qu’il y a des choses non pas plus grandes que nous, cela est la plupart du temps très abstrait, mais des choses trop grandes pour nous, trop grandes pour nos petits bras, trop grandes pour nos petites oreilles, pour nos petits yeux, pour notre petite conscience, pour notre petite langue, pour notre petite énergie, pour notre petite curiosité, pour notre petit monde, pour notre petite ferveur. Que des choses nous dépassent ne signifie pas qu’elles sont incompréhensibles, ou énigmatiques, ou transcendantes, plutôt qu’elles font renaître en nous la sensation d’altitude, la dimension proprement vertigineuse de la vie.
     À la fin de l’été 73, ayant quitté Avignon pour tenter notre chance dans le Nord, c’est d’abord à Lille que nous débarquâmes. Pour commencer nous logeâmes rue du Puebla au-dessus d’une blanchisserie dont le propriétaire ne pouvait pas nous croiser sans nous alpaguer au sujet de ses ancêtres de haute lignée : Charles Quint, Henri IV ou Napoléon III, tous étaient de la famille, “Point de vue” et “Jours de France” à l’appui ! Notre voisine de palier, elle, était une alcoolique invétérée qui n’arrêtait pas d’houspiller son adolescente de fille, au point qu’un jour, courant après elle un couteau à lal main, toutes deux pénétrèrent en coup de vent dans notre appartement, enjambèrent notre lit tandis que nous dormions et disparurent comme elles étaient arrivées. Très vite, je fus embauché à la Poste qui était aussi une fabrique de personnages hauts en couleur, beaucoup d’entre eux démolis par la dureté du travail, car au fil du temps et des sacoches pleines à craquer le métier de facteur devient très dur, mais aussi par la boisson. Le tri du courrier le matin était une foire aux délires, ici l’ancien légionnaire qui mettait la main au paquet des collègues et particulièrement de ceux qui n’entendaient pas se laisser faire, tel autre qui à raison d’une semaine de bitures par mois venait dormir sur sa table de tri au lieu de rentrer chez lui, beaucoup parmi eux étaient des cas de figures. Exception faite du délégué CGT et d’Émile. Émile était un petit bonhomme ne payant pas de mine à côté de qui il m’arrivait de faire le tri du matin. J’aimais bien parce que nous parlions toujours opéra. Une fois, il m’avoua qu’il était de droite, façon de dire qu’il n’était pas comme les autres. Ne pas être comme les autres, au travail, c’est souvent être seul, et parfois prêter le flanc à leur cruauté. Il faut être sur ses gardes. Chez Gattini, un jeune manutentionnaire avait eu la maladresse de déclarer qu’il écrivait des poèmes. À compter de ce jour il devint la risée de tous, et du “Poète” par-ci, et du “Poète” par-là. Je sais pour l’avoir constaté que dans une relation de proximité le poète, appelons-le comme ça, est quelqu’un qui provoque de la gêne. Les rieurs, les gênés aux entournures, je n’ai jamais supporté. 

Omar Kent Dykes (Omar and the Howlers)


|~ 23 ~

   Facteur, j’ai principalement écumé le quartier des 400 Maisons, à Lille-Sud, où vivaient de nombreux retraités, ce qui voulait dire qu’à l’heure du versement des pensions de retraites je partais chaque matin avec en sacoche, outre le courrier, quelque chose comme un million de francs en liquide (environ 9000 €). C’était dingue ! À peine avais-je été embauché comme auxiliaire qu’on m’envoyait à Lille-Sud avec sur moi de quoi décrocher la timbale si on s’était avisé de me détrousser. La tournée des 400 Maisons rapportait énormément de pourboires au préposé qui assurait la distribution du courrier — la générosité de la classe ouvrière est légendaire — aussi était-elle très convoitée lors de la redistribution annuelle des tournées. Le bénéfice que je tirai du remplacement de son titulaire se matérialisa en disques d’opéras que ma tournée terminée j’achetais chez Maxi Machin-Truc, rue de Béthune. L’alcoolisme eût pu être le danger, heureusement que je ne restai pas assez longtemps dans le métier pour y sombrer. En effet, à chaque mandat versé, outre le pourboire les gens tenaient à ce que je trinque avec eux. J’avais beau m’excuser en disant que j’avais déjà trinqué dans la maison précédente, rien n’y faisait. Pas cons, les processus, qui font de l’ivresse un avatar de votre libre-arbitre ! Je pense à ce vieux couple qui débouchait à chaque fois une bouteille de Bordeaux. Les gens, les gens qu’on appelle les gens, sont comme ça, et même parfois ils sont enclins à plus d’intimité que cela. Le facteur que je remplaçais avait sa maîtresse sur cette tournée, il n’était pas le seul.
     Moi, ma maîtresse c’est la musique. “... que j’aime, et qui m’aime / Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même / Ni tout à fait une autre...”. Une histoire d’amour qui n’est pas éprouvée sur le mode soudain du frisson ne peut répondre que de succédanés. Par-delà les “j’aime/j’aime pas” de routine (cf. Beatles vs Rolling Stones, Callas vs Tebaldi, pop music vs rock’n’roll, etc.), il y a l’émoi, la vibration qui vous parcourt l’échine, la “good vibration” comme ont chanté les Beach Boys. J’ai eu la chair de poule avec des musiques qui n’avaient rien de commun entre elles, pourtant chacune de ces musiques était toujours l’invariable variante de l’autre. Dans le fond, le reflux que je trouvais maintenant au rock n’était pas indifférent à ce que commençaient à en percevoir les musiciens de pub rock et plus tard les groupes punks. Tant du côté du rock progressif, que du jazz rock, que du hard rock, que du disco, que du glam rock, ça enflait, ça gonflait, ça devenait bibendumesque et pour tout dire grand public. Grand public, comme on dit “opinion publique”. Les regards de bien des fans d’hier se mirent à lorgner du côté du blues américain, à l’époque moins consensuel. C’est aussi à ce moment-là que j’ai acheté mes premiers disques de blues, cependant que pour l’essentiel c’est vers l’opéra que je me tournai. Si les soi-disant trente glorieuses n’ont pas eu d’incidence en tant que trente glorieuses sur ma vie privée, j’accorde néanmoins que l’histoire du rock coïncida avec ces trois décennies : première décennie incisive-subversive, seconde décennie inventive-intuitive, troisième décennie triomphaliste-présomptueuse. Mais, encore une fois, je ne m’y intéressais pas et tout de ce sur quoi j’avais fait l’impasse depuis Berlin n’advint qu’une dizaine d’années plus tard. Cette troisième décennie qui, pour peu que l’on fît sien le pas de côté prescrit par “L’An 01” (le film de Jacques Doillon en cette même année 73) allait s’avérer des plus fécondes, n’a jamais manqué de me laisser sur un sentiment ambivalent.
     Coupant court à l'entretien d'embauche de Dan en hôtesse d’accueil à l’aéroport de Lesquin, l’Éducation Nationale lui proposa un poste de maîtresse-auxiliaire d’anglais, de français et de musique à Bourbourg, commune de 7300 habitants sise à 20 bornes de Dunkerque. Nomination qui m’évita opportunément l’alcoolisme que j’avais cru au menu du parcours professionnel du parfait facteur. C’est dans un deux pièces de la place du Marché aux chevaux que nous nous préservâmes des embruns de la mer du Nord toute proche. Tout proche également, le carillon mélancolique de l’église Saint-Jean-Baptiste. Je passai mes journées à peindre de ces choses abstraites sans lesquelles point de noviciat et me serais bien gardé de jurer que l’euphorie, au moins elle, fût loin du but. Ce dut être la contrainte du peu de place, un coin de table, qui l’année terminée remit le charme à plus tard. Au demeurant nous en étions très vite venus à accuser de mortel ennui cette petite ville pourtant bien innocente et à refaire régulièrement la route de Lille avec cette satanée 2 CV qui ne démarrait jamais et que chaque matin il me fallait pousser. C’est sur la route de Dunkerque qu’un jour nous prîmes avec nous une vieille dame qui faisait du stop. Cette dame qui ne craignait pas de ne se déplacer que de cette façon y enseignait le chant et en moins de temps qu’il n’en fallait pour être rendu à destination nous devînmes ses élèves.

 Lonnie Mack



~ 24 ~

   Olga était son prénom. Olga D. La crinière blanche et drue comme le caractère qu’elle affirmait haut et fort être celui d’une Flamande. Veuve de guerre, elle habitait à Hazebrouck, une ville dont je me suis toujours demandé si elle existait vraiment. Elle me donna des cours de chant deux ans durant mais quoiqu’elle me pressentît pour le concours d’entrée au Conservatoire de Lille je me demande si le plus important n’était pas que nous fussions l’un à l’autre nos petits grains de folie respectifs. Le sien pouvait consister à attraper un ou deux pigeons, Dieu sait au prix de quelles acrobaties, du haut du carillon de l’église Saint-Éloi dont elle était titulaire. Très vieille France, mais anticonformiste comme savent l’être certains aristos, elle aimait l’art lyrique à la façon des professeurs, pour l’enseigner, non en mélomane. Une fois nous eûmes le plaisir de la convier à une représentation de la Tosca à l’Opéra de Lille. Et naturellement, le moment venu elle ne put se retenir de murmurer “Vissi d’arte / Vissi d’arte, vissi d’amore, / non feci mai male ad anima viva ! / Con man furtiva / quante miserie conobbi aiutai. / Sempre con fè sincera / la mia preghiera / ai santi tabernacoli salì...”, l’air de bravoure.
     Nous voilà en 1974, Valéry Giscard d’Estaing élu président en mai. Avant de passer de Bourbourg à Saint-Omer, il y eut avec Olivier et Micheline B., le frère de Micheline et sa femme, l’été en Haute-Provence, à Mézel ! Mézel, et autour Majastres, la Palud, le lac de Serre-Ponçon, La Batie, Estoublon, l’Estoublaisse et son eau jaillissante, le marché de Digne, la Bléone et tout là-haut Châteauneuf-lès-Moustiers et son berger. Comme l’évocation de ces noms maintenant si lointains me ravit ! Il faisait très beau, c’était lumineux, limpide, de cette dimension solaire que dans la grisaille de nos villes on nous avait appris à méconnaître. Sur place, nous n’arrêtâmes pas d’écumer le pays, de grimper, d’escalader même, de nous régaler de plats de saison et de beaucoup discuter. Discuter politique bien sûr, et filant le train à la politique de quelque chose qui allait devenir de toute première importance pour Olivier et pour moi : la possibilité d’entreprendre des études. Pas n’importe quelles études : des études en fac’, devenir étudiants. Olivier qui comme moi n’avait pas le baccalauréat était déjà inscrit à l’université de Vincennes Paris VIII à laquelle les non-bacheliers pouvaient accéder. Était-ce possible ? Dix ans durant ce fut possible ! Pour moi qui avais toujours été jaloux des étudiants, et particulièrement lors de l’épisode du théâtre l’U1 où Eugène et moi étions censés restaurer la culture bourgeoise, je peux bien le dire, c’était une chance de sortir d’une ornière dans laquelle je n’avais été que trop confiné, une révélation, une aubaine. Dan m’engagea vivement à ce que je m’inscrivisse, ce que j’allais faire dès que nous serions remontés.
     Rentrés à Bourbourg, Dan apprit sa mutation à Fauquembergues, à une petite cinquantaine de kms de Bourbourg : route pas facile, il était impératif de déménager. Le jour de la rentrée elle me largua à mi-chemin, à Saint-Omer, où je lui promis que le soir, quand elle me reprendrait au passage j’aurais trouvé de quoi nous loger, et c’est là où la liste des rencontres fortuites à Paris précédemment allait s’allonger. Je n’étais pas descendu de la voiture de trente minutes que je tombai sur un pote d’armée, Dominique D. à qui, à nouveau, je racontai mon histoire. Ça ne s’invente pas ! Ni une ni deux, lui et moi allâmes trouver son père qui tenait un commerce rue Carnot et, coup de pot, Mr D. père, propriétaire d’un fonds de commerce dont il n’avait pas l’usage, rue Louis Martel, consentit à nous le louer. Nous n’eûmes jamais la certitude que le rideau tendu derrière la vitrine fût suffisamment épais pour ne pas offrir un théâtre d’ombres le soir venu. Dominique D. était un très bon guitariste qui, à la différence de Jimi Hendrix gaucher comme lui, n’avait jamais inversé les cordes de sa guitare. Ultérieurement, il se fit disquaire dans le magasin d’électroménager du père — disques de rock, bien entendu — où il donna également des cours de guitare. Saint-Omer, 15 000 habitants, ne retint pas plus notre attention que Bourbourg précédemment, et c’est un fait que pour qui la vie excentrée est source de mélancolie, cette ville n’était pas d’élection. Pourtant, en 1974-75, n’étant pas envahi de voitures comme les grandes villes le sont de nos jours, Saint-Omer était plutôt photogénique. Maintenant que les villes moyennes se vident de tout ce qui faisait leur qualité de vie, il me semble qu’une inclination patrimoniale à la lenteur et à ce qu’il faut de noble austérité pour séjourner dans ses pensées, ce qui peut s’appeler “un certain charme”, étaient à mettre à son actif. 

Captain Sensible (The Damned)
 


~ 25 ~

    En juillet 1975, nous passâmes à nouveau nos vacances en Haute-Provence, à Chavailles, avec Olivier, Micheline, son frère Bernard et sa femme, Patricia B. l’amie vincennoise qui s’extasia sur la petite araignée verte au plafond au-dessus de son lit, un soir avant de s’endormir, et se réveilla le lendemain cruellement piquée. C’est l’album photo qui atteste maintenant la date écrite au crayon de bois, sinon je serais bien incapable de fixer quoi que ce soit. Si ce n’est que de dire que comme l’année précédente et contrairement à l’interlude avignonnais ma relation avec Olivier avait repris le cours normal d’une bonne relation amicale, je n’arrive pas à déterrer d’anecdotes, ces photos ne me sont pas devenues étrangères mais elles ne m’évoquent plus grand-chose, ici notre petit groupe sur un chemin, là en train de pique-niquer au sommet d’une montagne... Il y a quand même cette anecdote-ci, dans la bergerie de Châteauneuf-lès-Moustiers à l’issue de notre mois de vacances, à moins que ce ne fût l’été 74. Nous courons en tous sens afin d’étouffer un début de feu d’herbes rases qui se propage à toute vitesse. Le trou que nous avons fait pour brûler nos déchets n’a pas été suffisamment dégagé. C’est effrayant une telle vitesse, aussi courons-nous encore et encore en tous sens avec nos couvertures pour frapper l’herbe. Et quand c’est fini d’un côté, la moindre petite flammèche pas tout à fait étouffée repart de l’autre. Nous courons jusqu’à ce que je finisse par valdinguer et me fouler la cheville. Heureusement le début d’incendie n’a pas excédé une ou deux dizaines de mètres carrés, la montagne est sauve et notre conscience aussi est sauve. Pour ce qui est de la cheville nous verrons ça dans un jour ou deux avec le rebouteux de Saint-Étienne-du-Grès.
     Saint-Étienne-du-Grès, village natal de Dan, entre Tarascon et Saint-Rémy-de Provence, à l’extrémité des Alpilles. Les deux routes départementales qui l’enchâssent se rencontrent au marché où convergent chaque semaine les agriculteurs de la région, dont Ottorino, le père de Dan, avec son chargement de melons, haricots et autres tomates bien juteuses. Suzanne et lui sont ouvriers agricoles, les grands-parents de Dan qui ont fui l’Italie mussolinienne vivent et travaillent aussi avec eux. C’est un dur travail que le travail de champs, et quand il faut ramasser les haricots je me révèle illico comme étant le plus empoté de tous... Il y a si longtemps. J’aimais la route étroite, sinueuse, ombragée qui menait à “La Souleïado”, leur maison au flanc des Alpilles. Aujourd’hui elle est large, droite et sans arbres, les voitures peuvent y rouler vite. J’aimais marcher le long de la roubine, avoir la chance, parfois, de rencontrer un serpent. En rentrant de Chavailles nous étant empressés de nous rancarder avec le rebouteux, il accepta que notre petit groupe curieux de le voir travailler ma cheville prît place dans sa salle à manger. Ses manipulations qui durèrent une bonne demi-heure voire une petite heure nous impressionnèrent, lui-même avait très chaud. Deux jours plus tard, ma cheville avait désenflé et perdu son violacé, je pouvais marcher comme à l’accoutumée. L’expérience m’avait-elle plu à ce point qu’un an ou deux plus tard en travaillant aux champs avec mes beaux-parents ma cheville crut bon de récidiver ?
     Saint-Étienne-du-Grès c’est aussi le temps de l’amitié autour d’une table, les soirs d’été, en train de galéjer, de nous disputer les vertus respectives de tel ou tel millésime du Pommard ou celles du roquefort “Papillon” contre le roquefort “Société” : Alain et Maryse A., Sandrine leur fille, Jeannot B., Louis A., Suzanne, Jeannot R., André B. le caviste, Lucile sa femme, David et Jean-Guy leurs deux fils, Riri, le père André, etc. : raconter des histoires eussent-elles déjà été dites et redites, parler pour le plaisir, rire aux éclats, tout cela était à soi seul un régal. Dire que c’était le bon temps ne signifie pas que ce temps était meilleur qu’aujourd’hui, seulement que l’ébarbage temporel a le pouvoir d’irréaliser, ou d’idéaliser, en focalisant ce qui fut. Peut-être faut-il même que la vue ait baissé pour en juger. Les couleurs ont passé, les bruits sont devenus silencieux, les visages se sont évanouis. Le vrai bon temps c’est celui dont on peut dire “celui-là, c’est le bon”, qui, en demi-teinte, à voix basse, dit pour lui-même : “C’était le bon temps”, c’est celui qui reste.

Albert King



~ 26  ~
    Vincennes commençait, au sortir de la bouche de métro, avec l’imposant château au pied duquel convergeaient les lignes d’autobus dont celle qui desservait la fac à une bonne dizaine de minutes, me semble-t-il, tout là-bas au fond du bois. À pied ça devait faire une petite demi-heure, mais en contrepartie ça permettait de mater les péripatéticiennes. Une fois dans la fac, les épaisses couches d’affiches offraient un véritable topoguide des strates politiques. C’est François Châtelet en grande discussion avec René Shérer qui me reçut et, me tapant sur l’épaule en me souhaitant bonne chance, valida mon inscription dans le département philosophie. L’obtention de la licence maison nécessitait 30 unités de valeur, quelle que fût la durée pour y parvenir, 20 unités dans le département où l’on était inscrit et 10 où l’on voulait afin de parfaire sa culture générale. Cette règle valant pour tous les départements, je m’inscrivis au département de littérature française où aux 20 ici aussi il me suffisait d’ajouter 10 unités de valeur en philosophie, ce qui par le jeu du cumul me donnait la possibilité d’envisager deux licences en 40 unités de valeur. Je fis hebdomadairement la navette Saint-Omer-Paris, à raison de 3 jours sur Paris, un an durant. Ensuite Lille-Paris jusqu’en 1979.
     Cette première année, je créchai dans une cave poussiéreuse à Champigny-sur-Marne, un lit de camp et puis c’est tout. Heureusement, le matin je pouvais me débarbouiller dans l’appart’ en coloc’ du gars et des deux filles qui étaient censés me la louer. En réalité, ils durent estimer que cette cave était suffisamment insalubre pour me dispenser de toute quote-part. À la fac, le département philosophie était à un bout d’un long couloir, le département littérature française à l’autre bout, c’était très pratique. Ces deux départements n’avaient pas exactement le même régime, le département philosophie préparait à une licence qui n’était pas reconnue tandis que la licence à quoi préparait le département de littérature française était validée si l’on suivait un cursus à vrai dire fort peu contraignant : trois unités de valeur dites d’introduction aux études littéraires, une d’introduction à la linguistique dans le département de linguistique et une de langue étrangère qui me fit choisir le tupi-guarani avec le poète paraguayen Rubén Bareiro Saguier dans le département d’espagnol.
     Vincennes était-il un haut lieu de scandale ? En février “Le Nouvel Observateur” fit paraître un numéro retentissant sur des travaux pratiques de sexologie nécessitant la location d’un hôtel parisien. Ce numéro laissait-il entendre que l’Université française s’adonnait au sexe ? Il me sembla que beaucoup l’entendirent ainsi. Le sulfureux département des Sciences de l’éducation où officiait Georges Lapassade, provocateur de haute lignée, devait être derrière cette affaire-là. J’ai le souvenir d’un cours avec Jacques Rancière devenu impossible à suivre à cause du tintamarre qui venait de la salle voisine. Nous nous y rendîmes : sous la houlette de Georges Lapassade des étudiants torse nu dansaient au rythme d’une percussion, criaient et se reniflaient les uns les autres. C’était assez hallucinant et maintenant que je revois la scène je ne puis m’empêcher de rire intérieurement d’un rire  joyeux. Vincennes était une telle fabrique de tolérance, d’intelligence, d’expérimentations, d’inventions, qu’aujourd’hui cela provoquerait une levée de boucliers. Une république dans la République, une vie en ébullition perpétuelle avec assemblées générales à propos de tout et à tout bout de champ, et de superbes moments de délire qui loin de fracturer la communauté estudiantine édifiait au contraire sa demeure. Cet étudiant africain, par exemple, qui en pleine A. G., excédé, quitta l’amphi en criant “je prends la porte”. Et effectivement, après avoir entendu un fort bruit provenant d’une salle voisine, nous le vîmes revenir au bout de quelques minutes avec une porte qu’il brandissait à bout de bras. Il y avait du Mouna Aguigui dans ce genre de démonstrations. J’ai en vue du même tonneau dans les cours de Gilles Deleuze, Félix Guattari tâchant de contenir au mieux la grogne qui, au bout de deux heures de délire d’une étudiante, finissait par gagner, ou dans celui de François Châtelet dont les étudiants s’apprêtaient à sortir manu militari les trotskystes de l’OCI venus les sommer de les suivre en manif. Le département de philosophie était un centre de gravité politique de la vie vincennoise qui chaque semaine apportait son lot de surprises. Le bordel, oui, mais jamais n’importe quel bordel.
    Le département de littérature française où je retrouvais chaque semaine Olivier devenu dans l’intervalle agent de bibliothèque à Orléans, c’était autre chose. Autant le département de philosophie était tonitruant et volontiers volcanique, autant celui-ci était studieux : Jean-Pierre Richard, Jeannine Jallat, Jean Levaillant, Ludovic Janvier, Jean-Michel Rey, Jean-Claude Mathieu, Sami Naïr, ou Michel Deguy auteur de cette sentence que j’ai déjà beaucoup rapportée : “Et là-bas, au bout du couloir, il y a un monsieur (Gilles Deleuze) qui dit « Freud on s’en tape le cul »”, etc., assuraient la bonne mesure. “... La nuance seule fiance / Le rêve au rêve et la flûte au cor !”, celle-ci née de l’alternance entre un bout du couloir et l’autre bout diamétralement opposé, mais pas seulement, me convenait on ne peut mieux. 

Dave Gonzales (The Paladins ; Hacienda Brothers)



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      Après la cessation d’activités de La Cause du Peuple en novembre 73, dissolution que je n’avais pas attendue pour me retirer, Dan et moi participâmes à diverses manifestations politiques, contre la centrale nucléaire de Gravelines toute proche, contre Joël Dupuy de Méry, dit sergent Dupuy, ou contre les Houillères avec le Tribunal Populaire de Liévin organisé par le groupe Front Rouge après la catastrophe minière qui emporta quarante-deux mineurs à la fosse des Six-Sillons le 27 décembre 1974. Le groupe Front Rouge, du nom de son journal, était une scission du PCMLF (maoïste, reconnu par Pékin), son action en faveur d’un tribunal populaire à Liévin reprenant la formule du Tribunal Populaire de Lens mené par la Gauche prolétarienne en décembre 1970 nous sembla un gage et nous donna à penser que nous tenions là un groupe enfin capable passer de la parole aux actes ou, en langage militant, de la théorie à la pratique. La vieille empreinte doctrinale voilait encore l’horizon mais la ligne générale nous semblait porteuse. En avril 1974 ce groupe devint PCR(ml) et “Front Rouge”, son journal, “Le Quotidien du Peuple” lors d’un mémorable meeting à la Mutualité cernée par les rivaux du PCMLF au grand complet et en tenue de combat. J’allai à plusieurs reprises dans leur bunker parisien faire des dessins pour leurs affiches mais les réflexes de commissaires du peuple étant à la longue trop indélébiles pour ma patience, et bien que j’y eusse rencontré des militants estimables, Jacques L. à Béthune ou Félix à Lille, je m’éloignai.
     Automne 75, entamant ma seconde année d’études à Vincennes et m’y fis des amis orphelins du maoïsme qu’un régalant bavardage n’insupportait jamais, — de vraies encyclopédies. Ils suivaient les cours d’Alain Badiou, à cette époque grand timonier de l’UCFML (autre groupe maoïste) et moi ceux de Kostas Mavrakis (ancien de l’UJCML et auteur de “Du trotskysme”). Olivier et moi parlions aussi de ces choses quoique le virus lui fût passé. La fin des choses est aussi, dans la mesure où dans bien des cas elle m’échappe, une chose. Une autre chose et peut-être bien, de ce fait, une autre fin. La fin de La Cause du peuple, on me dira que je n’avais qu’à être là, la fin du PCR(ml), la fin du PCMLF, la fin du PSU, la fin des convictions militantes de mon ami Olivier. Par quelles pirouettes met-on fin à ce que cinq minutes plus tôt on affirmait avec une violente superbe ? Plus précisément, comment ça se passe la fin d’une croyance ? Ce n’est pas que les croyances ne doivent pas avoir de fin, seulement comment ça se discute ? Au terme de quelles conclusions ? La fin d’une histoire d’amour, ça je m’imagine. Ça peut être un drame, ça n’en est pas moins une affaire privée, tandis que la fin d’une entreprise militante, avec concepts, histoire, dogmes, théories et surtout, j’ose l’espérer, responsabilités devant les masses, c’est bien une affaire publique. Est-ce qu’il ne suffit que de se barrer ? Benny Levy s’est barré en Israël, Alain Geismar s’est barré au PS. Le PS grand récupérateur de tous ceux de ces groupes, des maos aux trotskystes, qui prirent la poudre d’escampette sans un mot d’excuse. L’histoire de cette hémorragie n’est-elle pas intrigante ?
     Dan fut affectée pour quelques mois au lycée Alexandre Ribot à Saint-Omer, après quoi elle entra début 76 à l’École Normale à Lille pour deux ans. Nouveau départ et nouvelle installation, à Fives, rue du Calvaire, où nous nous empressâmes de sacrer l’évènement s’il faut en croire, neuf mois plus tard, la naissance de Julien, très beau bébé dont le siège décomplété m’impressionna fort. À Vincennes, j’avais compacté mes cours afin de me faire nounou de notre fils. Rue du Calvaire nous disposions de quatre pièces, de vieux poêles récupérés à droite et à gauche, de cheminées qui ne tiraient pas, mais pas de salle de bain, pas d’eau chaude, pas de toilettes ailleurs que dans la cour, et naturellement pas de beaucoup d’argent, mais nous ne nous plaignions pas, nous n’imaginions même pas que cette situation pût s’évaluer en terme de durée. Au rez-de-chaussée habitait une grand-mère adorable. Notre voisine originaire d’Italie était tout aussi charmante, le quartier était épatant avec de nombreux commerçants que nous connaissions bien dont un que nous soulageâmes de son stock de Graves invendus, et pour nos promenades le jardin des Dondaines était très grand alors. Les choses allaient en se densifiant tellement que j’intégrai le vénérable cercle choral des XXX (des trente) que présidait depuis la nuit des temps le bâtonnier Gaston Rohart. Et pour ce qui est de la musique, toujours pas de rock mais notre discothèque d’opéras que je constituais de semaine en semaine après emplettes chez Gibert Joseph, boulevard Saint-Michel. Il me faut aussi et surtout mentionner la célèbre Tribune des Critiques de Disques qu’animaient Jacques Bourgeois, Antoine Goléa, Jean Roy et Armand Panigel sur France Musique. À seize ans ça avait été Salut les copains, dix ans plus tard cette réjouissante tribune hebdomadaire me fut à son tour une école dont je tirai des centaines de cassettes audio et de bandes magnétiques minutieusement légendées.

Glen Matlock (The Sex Pistols ; The Mavericks)



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    Remonter le fil du temps pour mettre un peu de chronologie dans son existence n’est pas aisé. C’est partiellement faisable avec l’appareillage technologique dont nous disposons mais je me demande si à un moment donné l’entreprise ne finit pas par se retourner contre nous comme on retourne un gant. Il me semble qu’arrivé à un certain point l’observation de son existence ne peut que finir par perturber ce que nous en attendions de netteté. Que nous le voulions ou non, la continuité que nous cherchons n’est saisissable qu’à partir des trous qu’y occasionnent les opérations de l’esprit. Et le rock c’est comme les particules fines que crachent les pots d’échappement des Harley Davidson. Cet été-là, comme les étés suivants, Dan et moi encadrâmes un centre aéré, celui-ci s’accompagna de la musique de David Bowie qui avait la cote auprès de certaines jeunes monitrices. Avais-je déjà remarqué David Bowie auparavant ? Son “look” androgyne plaisait aux jeunes monitrices, oui mais look et connotation sexuelle associée n’étaient pas une nouveauté ; depuis Elvis Presley, se faire tout image avait déjà été une façon de s’anonymiser dans un trip d’éternité. Je ne saurais dire les chansons que nous entendions de lui en cet été 76, mais grâce aux ressources de la technologie qui voisinent avec l’infini je suggère “Golden years”, ou “Young americans” et “Fame”, titres qui figurent sur “ChangesOneBowie”, sa première compilation, acheté ultérieurement. Quoique sa voix me laissât parfois de marbre, j’accorde que David Bowie fit du bon rock. Si je devais avoir des chanteurs préférés, il ne serait pas du lot mais je n’en ai pas. Je crois que j’ai une certaine tendresse pour ce qu’il faisait au début. Le meilleur des groupes ou chanteurs de rock est souvent leur part inaugurale, ensuite ça se tasse. Exception faite des Beatles qui n’ont jamais pris le temps d’épuiser les Beatles.
     Même époque (var. Quand mon choix m’échut l’anchois déchut) : le disco, avec Donna Summer, Gloria  Gaynor, Earth, Wind and Fire, Amii Stewart, Chic, Boney M ou Cerrone, tous noms que je ne retins qu’à force de matraquage, exception faite des Bee Gees qui avaient déjà épuisé les Bee Gees avec bonheur. Les Rolling Stones, Rod Stewart, Kiss, Blondie ou David Bowie touchèrent à cette musique tant qu’elle fut à la mode. À l’époque je détestais. C’est à l’émission Soul Train que je dus de rendre au disco, musique à côté de laquelle je passai de ce fait, ce qui revenait au disco. Je me demande parfois ce que j’aurais écouté, ce que j’aurais fait et partant celui que j’aurais été si j’étais né en d’autres lieux, en d’autres temps, en d’autres conditions sociales, en d’autres situations. L’absurdité de l’interrogation est-elle si invalidante ? Un homme savant, un péquenaud, un mec pédant, un saligaud ?... Non ? Ce que je serais capable de faire et de ne pas faire en d’autres situations, je ne le sais pas. Est-ce que tout ça ne fut jamais qu’une affaire d’enfance mal ficelée, cette affaire de rock ? Et si elle n’est pas le fruit du hasard, ce n’est pas de sa faute. Dans tous les cas, même métaphoriquement, ça aurait été la musique, la musique qui aspire autant qu’on y aspire. Une pierre qui roule comme a si merveilleusement chanté notre rocker de Cro-Magnon. Après quoi le choix se prend des guillemets dans les lattes. “Choix”, bien maigre “choix” à vrai dire, il faudrait l’écrire en corps 6. En corps 6 ça donne : “mon choix”. Le choix c’est comme l’être, faut gratter ! Si je ne puis dire qui j’eusse été en d’autres temps et en d’autres lieux, j’ai quand même une ou deux archées dans mes présomptions. Le dernier disque en date que j’ai acheté est “Elvis Club” des Del-Lords qui sur la ligne funambulaire du rock tel qu’en lui-même (à ne pas confondre avec le rock funiculaire qui lui fonctionne avec des ficelles) est toujours un bon groupe. Leur interprétation d’“Everyday” de Dion DiMucci et Scott Kempner, superbe, m’a tout de suite incité à revenir à Dion, un chanteur qui aurait particulièrement fait l’affaire au sein des Traveling Wilburys après la disparition de Roy Orbison (et de Del Shannon [... mais avant celle de George Harrison qui conclut toute alternative]). Le rock m’a-t-il révélé que la dissolution de l’amour dans des refrains à deux sous, ça pouvait être ça la vie ? Étonnamment, si de l’amour il n’y a rien à en dire, il y a tout à en chanter : “Quand tes cheveux s’étalent / Comme un soleil d’été / Et que ton oreiller / Ressemble aux champs de blé / Quand l’ombre et la lumière / Dessinent sur ton corps / Des montagnes, des forêts / Et des îles aux trésors // Que je t’aime, que je t’aime, que je t’aime, / Que je t’aime, que je t’aime, que je t’aime !” : hexasyllabes et endécasyllabes. C’est parce que tout l’amour suffit à ces quelques vers — l’équivalent de l’accord de mi majeur à la guitare —, que les poètes n’écrivent plus de poèmes lyriques.

Jim Thackery (The Nighthawks)


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    Alors que je passais Grand-Place cet après-midi-là, un homme que je ne connaissais pas m’offrit l’un des recueils de la pile qu’il tenait contre sa poitrine : « Gaston Criel, “Popoème” », “Pop” écrit en rouge, “oème” en blanc, pour que d’ouverture la différence saute aux yeux (sinon en deuxième lieu “popo”, cf. “... l’Harpic détartrant le popo-pipi de famille...” p. 17 et “ème”). En 1976 c’était le giscardisme. Insouciants à souhait, la pop d’alors et sa variante le disco assénaient l’air du temps et il n’était pas dit que le poème ne s’inviterait pas aux saturnales de la superfluité ambiante pour inverser le pas de danse. Il allait de soi que les recueils de poèmes que cet homme distribuait à la tête du client étaient de sa plume.
     À Ludovic Janvier qui, à Vincennes, nous avait proposé d’apporter de la matière extraite de nos lectures afin que nous voyions de quoi il en retournait, j’avais remis la photocopie de deux ou trois pages de ce recueil. Malencontreusement, car Ludovic Janvier était vraiment un très bon lecteur, je ne pus être présent le jour du compte rendu qu’il en fit.
     Avec son côté manifestement beat, ou freak, ici fait de vers, là de proses, je ne dégageai ce recueil du placard où je l’avais remisé qu’en février 1980 (très exactement), suite peut-être à une soirée passée à La Voie lactée où sa photo en quatrième de couverture (nu comme un ver !) devenue poster m’avait rappelé à son bon souvenir. Ce type était de toute évidence quelqu’un qui mettait les pieds dans le plat, pour ne pas dire qui rentrait dans le lard : société de consommation, servitude volontaire, aliénation, duplicité, sexe, tout y passait sur un ton volontiers nihiliste, vulgaire ou scato. S’il y avait une parenté qui justifiât un tel jusqu’auboutisme c’est avec l’art brut. “Popoème” n’était pas fait pour “être bien apprécié” comme l’écrivait dans sa prière d’insérer José Millas-Martin, peut-être davantage pour déplaire, mais d’abord il était fait de constructions syntaxiques excluant tout raffinement, le vers devant être des plus élémentaires : sujet, verbe, complément, et le lexique davantage redevable au café du Commerce qu’à la poésie. Provoquer, tout était là. Arguer en termes de lyrisme, de formalisme ou de modernisme eut été vain, le centre de gravité de ce monsieur qui mettait la poésie à poil était ailleurs. Après sa mort, le Conseil Régional envisagea très sérieusement qu’un lycée à venir s’appelât lycée Gaston Criel. Et là on se marre en pensant aux élèves étudiant “Popoème” avec leur professeur de français : “Camille se marie... On va à Pronuptia aussi à Prénatal... d’une bite deux coups ! Les deux bonnes couilles du mariage dans la cible à mouflets !”. Étonnez-vous qu’une œuvre poétique si souvent repoussée derrière la biographie donna lieu à de telles bévues ! Mais finalement ce lycée ne se fit pas.
     C’est à nouveau au bout de quatre ans, dès le tout début de notre aventure revuistique, que Gaston et nous, nous trouvâmes et devînmes complices. Il avait brièvement repris du service au “Café de la plage”, le bar qui succéda à la défunte “Voie lactée”, mais le lieu lui plaisait moins. Michèle, sa femme, qui avait été mutée à Paris était revenue. Ah, Gaston avait une femme ? Oui, mais il parlait si peu de lui, vous savez ! Chez Jacques Brémond était paru peu de temps auparavant “Le Poète et ses poèmes”, tandis que chez Samuel Tastet allait paraître en 1987 “L’Os quotidien” et en 1988 une réédition de “Swing” : de cela, oui, il pouvait parler, et de littérature, car là était sa vie. Avec la démocratisation de l’accès à la photocopie, la multiplication des petites revues permit à la poésie de tirer des derniers feux avant l’internet une recrudescence éditoriale dont Gaston fit une intense fréquentation.
     La mort d’un poète n’est pas triste au sens de la chanson de Mr Bécaud, “le monde entier pleurait”, tu parles ! Il s’en fout le monde entier. Elle est triste au sens où à la mort biologique, prévisible, inscrite dans l’ordre du vivant, donnant du sens à la vie, succède pire que l’oubli une autre mort que la poésie n’entrave plus. Le langage n’étant plus un vecteur de parole, la parole n’en est plus un de continuité, et la mort elle-même part à vau-l’eau, inutile pléonasme. Qui parle encore d’Armand Olivennes, d’Hervé Lesage, d’Alain Jégou, de Louis-François Delisse, de Michel Valprémy, de Jean Rousselot, de Pierre Peuchmaurd, de Jean L’Anselme et de tant d’autres qui ont creusé le sol dur de la langue pour irriguer le vivant ? L’actualité est sans partage ; dans la plus grande librairie d’Europe où Gaston ne manquait jamais d’aller faire son petit tour on ne trouve plus un seul livre de lui depuis longtemps. Nous, nous parlons de Gaston Criel. Gaston est des nôtres et, quoique la poésie fût déjà hors-champ, son œuvre poétique-littéraire parle pour nous ; il est devenu pressant de ranimer la lampe mémorielle, de rappeler à nous nos fantômes aimés.

 Otis Grand (and The Dance Kings)


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   Après ce mois de juillet 1978 à Sainte-Eulalie-de-Cernon, sur le Larzac, je ne suis plus jamais parti en vacances. Ce n’est pas le pays aussi envoûtant que la Haute-Provence précédemment qui en est cause, c’est que, ce séjour se passant davantage en compagnie festive de nombreux amis, nous festoyâmes et jouâmes suffisamment au ping-pong et au rami jusqu’aux heures avancées pour que je finisse par comprendre que je n’étais apte ni à la vie de groupe de façon soutenue ni, il faut croire par glissement sémantique, aux vacances. Je découvris cette année-là le besoin de m’isoler. Je voulais bien consentir à l’ennui mais non sans armes ni bagages (de quoi écrire, de quoi dessiner, de quoi jouer de la musique, de quoi lire et de quoi photographier ou filmer), toutes choses qui, depuis, justifient que les vacances se passent à la maison. 1978 fut aussi l’année de la naissance de notre second fils Denis. Et puis encore celle où, après une année dans le cercle choral des XXX qui était à Lille ce que les Chœurs de l’Armée rouge étaient à Moscou, je ralliai l’ensemble vocal “Le Madrigal” que dirigeait Françoise Dubois, ensemble vocal dans lequel je restai une bonne dizaine d’années. Le répertoire y était davantage à mon goût : Cherubini, Mondonville, Janequin, Poulenc, Milhaud, musique baroque, musique contemporaine, etc. J’y passai d’inoubliables moments. Sur les recommandations de Françoise Dubois, je repris en outre des cours de chant à l’UFJ avec une dame tout aussi septuagénaire et vieille France que ma professeure d’Hazebrouck, ainsi que des répétitions d’art lyrique nécessitant que je me cassasse (le subjonctif imparfait est ainsi fait, mais j’adore !) la figure d’une table, ce à quoi je me refusai mordicus, et plongeasse mon regard dans le généreux décolleté de la Zerbine de “La Servante maîtresse”. Cette professeure avait les mains atrocement tordues de polyarthrite rhumatoïde et c’était pitié que de la voir pianoter avec ses seuls index pour nous accompagner. Par égard pour sa santé, ses cours finirent pas se faire chez elle. Deux élèves, Gérard B., cadre du Parti Socialiste et moi. Gérard B. était un grand amateur d’AC/DC et surtout de Richard Wagner, garçon jovial et fort sympathique qui avait un grave défaut : il chantait terriblement faux. Les professeurs de musique, gents encourageants, vous diront que chanter faux ça se corrige. Eh bien dans son cas, non ! Même notre brave professeur finit par en convenir. Pour l’instant, mille lieues me séparaient toujours de ce que la scène rock produisait. Le raccord se ferait plus tard. Si j’avais tendu l’oreille, j’eusse réinitialisé le programme, tout n’est jamais qu’affaire de portes que l’on ouvre ou que l’on referme, c’est que ce à quoi je m’intéressais alors était au comble de ce qu’une tête peut contenir.
     En ce temps-là, la gendarmerie prisait sûrement l’art lyrique puisque c’est sous la houlette des anciens et amis que nous assistâmes aux représentations de “La Traviata” et de “La Bohème”. Opéra de Lille puis pendant six ans Opéra du Nord, temps giboyeux des “Tosca”, “Guillaume Tell”, “Traviata”, “Barbier de Séville”, “Vaisseau fantôme”, “Prince Igor”, “Noces de Figaro”, “Boris Godounov”, “Nabucco”, “Rigoletto”, “Barbier de Séville” à nouveau, “Thaïs”, “Il Trovatore”, “Rape of Lucretia”, “Carmen”, “Faust”, “Samson et Dalila”, “Don Giovanni”, “Eugène Onéguine”, “Werther” pour ceux dont je me souviens encore, des récitals aussi dont celui de Teresa Berganza. Au théâtre Sébastopol qui était depuis toujours l’alter ego de l’Opéra de Lille sur le versant de l’opérette, nous eûmes le privilège de voir notre diva de prédilection Montserrat Caballe. En 1998, l’Opéra de Lille fermera ses portes pour travaux et nous passerons à l’Atelier lyrique de Tourcoing, fief de Jean-Claude Malgoire, avec “Le Couronnement de Poppée”, “Orfeo” et surtout des Mozart et des Rossini en veux-tu en voilà. La télévision étant alors profuse en retransmissions d’opéras nous eûmes aussi, pour très peu de temps, juste ce qu’il fallut de temps pour que nos fils ne s’y pendent pas, la télévision. Cette luxuriance musicale accompagnait mes journées passées à dessiner et réciproquement le dessin m’accordait tout loisir d’être au lieu où intérieur et extérieur se confondent, à la fois dans mon occupation et excessivement loin, l’un soutenant l’autre. Qui dira ce que mes dessins doivent à Iphigénie, à Werther, à Rienzi, à Salammbo, à Thaïs, à Otello ?
     Tout de même, et je dois dire que je ne vois plus trop comment cela se fit, je revins à la cause le temps de quelques concerts à la Foire commerciale : en 1979 AC/DC — avec Bon Scott — que je tenais improprement pour un groupe de hard rock. Toujours en 1979, en octobre, une moitié seulement du concert de Lou Reed, un journal ayant mis en garde contre de probables aléas imputables à sa cyclothymie, j’avais laissé Dan y aller avec des amis, ne me décidant en fin de compte à m’y rendre qu’au bout d’une demi-heure. Concert puissant, je ne me suis jamais désolé de n’avoir pas vu l’intégralité tant j’étais heureux de n’avoir pas tout perdu. Rory Gallagher en janvier 1980, avec Elliott Murphy en première partie, car Rory Gallagher ça avait été Taste et Taste c’était le blues boom anglais des sixties, je connaissais le terrain. Salle de concert pleine à craquer, pourtant qui se souvient de Rory Gallagher  aujourd’hui ?

John Hammond




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   Le rock se divise en deux : rock’n’roll et pop music, blancs et noirs, progressistes et traditionnalistes, anciens et modernes, mods et rockers, conservateurs et révolutionnaires, opportuns et opportunistes... grosso modo et pour dire vite, car évidemment le partage ne s’arrête pas là. Ce qui est commun aux uns et aux autres c’est l’histoire, le ciment, l’histoire qui fait et défait la communauté des biens. Cette histoire n’a pas besoin de tomber du ciel pour s’attribuer un début, discutable pour les tenants de Bill Haley en 1953, indiscutable pour les autres, mais peu importe : 5 juillet 1954, Scotty Moore : « Et soudain, Elvis a commencé à chanter “That’s all right” en sautant partout et en faisant l’idiot, et puis Bill a pris sa basse et il a commencé à faire l’idiot lui aussi, et j’ai commencé à les suivre. Je crois que Sam avait laissé la porte de la salle de contrôle ouverte (...) il a passé la tête par l’entrebâillement et il a demandé : “mais qu’est-ce que vous faites ?” Et on lui a dit : “aucune idée”. Alors il a dit : “attendez un peu, essayez de trouver un point de départ et recommencez” ». À cette histoire en tant qu’histoire j’accorde une petite trentaine d’années d’existence, tant que dure le ciment. Déjà en 1969, John Lennon : “The dream is over”, ou la même année Meredith Hunter assassiné par les Hells Angels sous les yeux des Rolling Stones au festival d’Altamont. Qu’un ver préexistât au fruit, depuis l’assassinat de Sam Cooke, à quatorze ans j’avais compris ça. À la fin des 70’s la fin de l’histoire du rock était entérinée, le punk rock avait réglé son compte à la belle icône. Cela, évidemment, je n’en savais rien puisque je n’en écoutais plus guère depuis un bon moment, mais si je l’avais su, ce n’eût pas été une surprise. Le post-rock, libre d’accès, ne se lirait plus que dans le désordre, j’y reviendrais en reconstituant ce que j’avais loupé avec les morceaux épars.
     J’en viens pendant que j’y suis aux pages “Pop Music” de l’Encyclopædia Universalis auxquelles j’accorde d’autant plus volontiers d’intérêt que les occasions d’aborder le rock sous un angle critique qui soit à proprement parler critique sont moins fréquentes que celles qui ont affaire aux panégyriques. Celles qui nous occupent ici sont signées Gérard Jourd’hui, Paul Alessandrini et Christian Lebrun. L’introduction s’attache au glissement sémantique du terme “pop music” qui “aux États-Unis s’applique à l’ensemble de la musique de variété, tandis qu’en Europe il remplace celui de rock music”, le phénomène social éclipsant le phénomène musical à partir des années 50. De la façon la plus expéditive qui soit, Gérard Jourd’hui met en corrélation le phénomène social et le capitalisme : “la pop music n’est pas la musique de la jeunesse mais la musique pour la jeunesse”. Elvis Presley, “idole préfabriquée du rock” ne trouve pas grâce à ses yeux : “Frank Sinatra de cette génération”. En jazz, le “cool est l’équivalent un peu plus sophistiqué de ce que sont les variétés pour les classes moyennes. La bourgeoisie s’est emparée avec le hard bop du jazz d’avant-garde”. Le rock’n’roll, quant à lui, est “la commercialisation évidente du blues”. On apprend qu’Eddie Cochran “poussait encore plus loin que Presley l’arrogance sexuelle de ses prestations scéniques”, sans blague, où Gérard Jourd’hui est-il allé chercher ça ? C’est tellement sommaire qu’on se demande comment l’Encyclopædia Universalis a fait pour trouver aussi médiocre mémorialiste. Avec le passage des USA à l’Angleterre réduite aux Beatles, aux Rolling Stones et aux Who ça ne s’arrange pas, Richard Lester devient le cinquième Beatle à la place de Brian Epstein. Quand Gérard Jourd’hui alias Mr Je sais tout s’abstient de développer ses propositions, il fait les questions et les réponses. Ainsi quand il demande en conclusion : “Que deviendrait la pop music si elle devenait le véhicule prépondérant des idées, au lieu de cacher son insuffisance sous le masque de la nouvelle culture ?”. Parti du fait, selon lui, que “l’apport musical de la pop music peut être jugé de faible importance”, il ne lui laisse que l’alternative des idées, or les idées elles ne les a pas. Conclusion, il ne lui reste pas grand-chose, pour ne pas dire rien. Avant d’avoir le droit d’asséner une telle chose il avait le droit de le démontrer. Démontrer en quoi des groupes comme “Blood, Sweat and Tears, Chicago ou Pink Floyd ne sont que des faux semblants culturels, des ersatz de jazz ou de musique classique”. Là où il pouvait nous parler de la mise en place de la monopolisation de l’industrie du disque et des phénomènes de résistance qu’elle a pu susciter, il se contente de déballer ses préjugés qu’il nous demande de croire sur parole.
     Plus sourcilleux, Paul Alessandrini, qui fut membre de l’équipe de “Rock & Folk” à partir de 1969 puis directeur de collection chez Calmann-Levy où il publia et collabora à de nombreux ouvrages sur le rock, dont un “David Bowie superstar” en 1984, évoque à propos de Bowie, justement, parmi d’autres, les “manipulateurs du rock qui privilégient chacun à leur manière la forme plutôt que le fond”. Prenant soin de préciser que l’industrie du disque orchestre la dispersion, il accorde au punk rock d’avoir été le ver du fruit conjointement à la nouvelle génération de rockers qui, tant en Europe qu’aux États-Unis, s’est élevée à la fin des 70’s contre le business de “la  rock music programmée, sans âme”, ce que justement Gérard Jourd’hui n’a pas pris le temps d’aborder. Ces articles de l’Encyclopædia Universalis datent des années 80 ; presque quarante ans plus tard ce que je perçois de ce qu’on appelle “rock” actuellement, de plus loin encore qu’à cette époque, a évidemment beaucoup changé. Les modes l’ont relégué, et avec lui l’irréductible légèreté du “shebam ! pow ! blop ! wizz !”, loin derrière les rap/hip-hop, electro, metal et autres cover ou tribute bands. Pourtant je dirais qu’il a d’autant moins vieilli que du court laps de temps qu’il a marqué de son insolente présence d’esprit, du milieu des 50’s à la fin des 70’s, il n’en finit pas de donner le ton.


 

Dave Kelly (John Dummer Band ; Blues band)



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Il ne m’est pas difficile d’imaginer que des lecteurs abusés par le titre du ci-présent, encore que le superlatif “véritable” était susceptible de leur mettre la puce à l’oreille, n’auront pas attendu d’aboutir à cette page pour s’en retourner à des occupations moins dissidentes. Sauf à ne pas me souvenir de l’avoir souligné supra, car je n’en suis encore qu’au stade du premier jet, j’aimerais revenir, à l’intention de ceux qui restent, sur ce que patronne le rock qui fut, le dirai-je jamais assez, l’article de mon émancipation. Sans le rock, il n’y aurait pas eu, en tout cas dans les mêmes délais, de poésie, de philosophie, de perception politique du monde, de non-conformisme, d’art lyrique, ni de musique en général. Il y aurait eu le dessin, ça sûrement, quoique pas forcément le même dessin. Le rock fut un vecteur de devenir. Le lecteur qui m’aura suivi jusqu’ici conviendra que l’article du devenir, pour être vecteur, ne peut qu’être combiné à d’autres articles. Le rock n’existe pas plus en soi que le reste, il existe dans un agencement. Tout comme il y a une histoire de la musique il y a une politique de la musique. Si l’histoire de la musique ne nécessite pas de compétences particulières pour être globalement discernée, la politique de la musique, elle, a priori insolite, est d’un abord moins usuel : quel rapport politique et musique entretiennent-elles ? Plus brièvement, y a-t-il une politique de la musique ? La politique s’est souvent intéressée à la musique, — à l’art en général d’ailleurs, l’art étant chose trop importante pour être laissé aux seules mains des artistes naturellement frivoles, trop importante pour ne pas lui appliquer la clause économique du droit de regard. De l’interdiction des représentations théâtrales publiques imposée pendant dix-huit ans par le régime puritain de Cromwell aux “planifications” communistes des musiques traditionnelles, les régimes totalitaires et rigoristes ont toujours perçu que sans qu’elle ait besoin d’énoncer quoi que ce soit, quelque chose d’autre, à la fois sensible et suprasensible, filtrait d’elle. Pour les mollahs iraniens comme pour les puritains anglais du XVIIe siècle ce quelque chose c’est tout ce qui excède l’étalon, tout ce transversal (satanique, rétrograde, mystique, décadent) que ne peuvent qu’incarner et véhiculer les minorités : féminité, fornication, homosexualité, prostitution, etc. C’est ainsi que les mollahs iraniens n’ont pas hésité à interdire le rock, la variété populaire et le droit pour les femmes de chanter en public. Plus une seule chanteuse intra-muros depuis 1979 ! Quand on contraint la musique à perdre de vue qu’elle est à elle-même sa propre mesure, ou sa propre démesure, pour filer le train aux commanditaires de marches militaires, ça donne comme dans le cas de la Révolution française des Philidor, Jadin, Candeille, Dalayrac, Giroust, Méhul, Grétry, Boëldieu et autre Gossec : pas de quoi se rouler par terre ! La situation de la musique en Iran n’est ni celle de la musique à l’époque de la Révolution française ni celle de la musique soviétique dialectiquement astreinte aux variations de prescriptions et de proscriptions, mais quels que soient les cas de figures, d’elle n’en finit pas de filtrer cette essence qui, dès que le trio Joubran, par exemple, se met à jouer, donne à entendre la liberté pour la Palestine, ou dès que ces femmes d’Ouzbékistan comme Munojot Yulchiyeva, de Mauritanie comme Malouma, du Kazakhstan comme Uljan Baïbusynova, d’Éthiopie comme Hamelmal Abaté, du Kighizistan comme Salamat Sadykova et tant d’autres, sourd l’égalité des droits pour les femmes. Il n’est pas innocent que dans essence il y ait sens. Mais que dire, à brûle-pourpoint, du sens et de l’essence ? Rien. Les concerts que donnent à travers le monde les musiciens palestiniens, irakiens ou syriens résonnent infiniment plus que tous les conciliabules politiciens, ils diffusent sans qu’il y ait besoin de mots ce que nous comprenons fort bien, puisque justement la musique c’est ça. Si la politique s’intéresse à la musique c’est parce que plus que toute autre expression elle ne donne rien à voir et que, dans cette mesure qui est celle de l’évocation, les choses les plus lointaines deviennent les plus proches. La musique donne à entendre. Entendre au sens de comprendre et comprendre au sens d’embrasser dans un ensemble. Entendre quand tout est obturé c’est subitement élargir le cercle. C’est “Fidelio”, c’est Shostakovich surgissant tel un titan de plus d’un demi-siècle d’éclipse soviétique, et c’est pour en revenir à mes noirs moutons, au sortir de la seconde guerre mondiale, de la guerre d’Algérie, de la guerre du Vietnam, le rock. Il y eut une politique du rock que le rock politique n’apprivoisa ni ne contint.


 
Louisiana Red











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