Galerie La Petite Renarde Rusée

jeudi 11 octobre 2012

Francis Duriez, Vous n'êtes pas obligés... (extrait)



Premier et ultime chapitre

     Nina Hagen lui avait tué le tympan droit. Guesh Patti lui acheva le gauche déjà bien amoché.
    Cette fois Étienne en eut plein les bottes et n’entendit plus rien à la raison. Il décida alors, face aux iniquités de la vie, une fois passés en revue remords et griefs, de disparaître, tout simplement.
    Mais, disparaître n’allait pas de soi. Il fallait s’exécuter dignement. Et, puisqu’on l’avait si souvent envoyé se plaindre ailleurs, il résolut de se pendre ici, bien en vue. Résolution qu’il appuya d’un « Na ! » infantile tout en tapant du pied le sol qui ne lui avait rien fait, plongé dans un sommeil que d’aucuns prétendent réparateur – je pense que ces aucuns là ont dû confondre sommeil et atelier de mécanique auto. Mais Étienne, pas moins que moi, n’en avait cure.
    Comment allait-il se comporter, le Étienne ? N’allait-il pas élaborer un plan, avec le peu de raisonnement encore à sa portée ? Ou bien alors ne lui prendrait-il pas la lubie de se balader en tous sens entre les blancs et les gris du texte, exquis labyrinthe fomenté au gré de l’humeur instable de son cerveau amoindri, jusqu’à remonter à : « Cette fois Étienne ». Eh bien, cette fois-ci, Etienne et moi-même étions déterminés à quitter ce paragraphe par trop laborieux à notre goût.
    Une fois ce seuil franchi, il convient de rétablir l’ordre dans la maison : Etienne le personnage, moi le narrateur. Mais là hélas j’ai un blanc. J’ai perdu des notes et des brouillons. Quand je dis perdus, traduisez fauchés. Oui ! Fauchés ! Je suis convaincu que ce mauvais coup est l’œuvre de mon ex-secrétaire Frina Désirzcü. Mauvaise habitude que j’avais prise de pendre ma veste dans le couloir sans en vider les poches. La Désirzcü ne se gênait pas de les fouiller, et disparaissaient parfois des tickets de transport, tantôt un briquet. Une autre fois un calepin, qui me fut restitué avec des pages manquantes de notes et brouillons, et non des moindres. Un autre jour je surpris Frina mangeant gloutonnement des feuillets de carnet. Lorsqu’elle m’aperçut elle avala subrepticement sa boulette de papier avec une sorte de gloussement qui aurait pu passer pour de l’admiration teintée de concupiscence envers ma pomme. Mais je n’étais pas dupe.
   Un peu plus tard, je lui tendis un piège. Je laissai un carnet vierge dans ma veste, avec une enveloppe cachetée insérée en son milieu. Sur cette enveloppe on pouvait lire : « Désirzcü Frina : Rapport confidentiel », en gros caractères. Déjà de quoi la faire flipper. A l’intérieur un pli la concernant. Il y était énuméré un tas d’observations sur son comportement au travail et pendant les pauses. Liste établie selon les rapports du système de vidéosurveillance, prétendument installé par un mien ami expert en la matière et en trompe-l’œil, depuis quelques mois, alors qu’elle était en congé. Les charges étaient lourdes !
    J’aurais du me réjouir du mauvais tour que je lui jouais. Mais il n’en fut rien, j’étais plutôt préoccupé par le devenir d’Étienne. Il me fallait retrouver les chaînons manquants de son histoire, les réécrire de mémoire. Ce petit tracas me fit gargouiller l’estomac, de fait : j’avais faim. Aller à l’épicerie du coin, acheter du chocolat pâtissier. Sortir. Zut, il pleut… - vous pensez que je devrais envoyer Frina ? Mais elle n’est pas ma bonne, et je ne me fais livrer que par moi-même. Bon, sortons… clac !
   Clic ! Le couloir. Vision fantasmagorique, les bras tendus vers le désespoir comme un naufragé du « Radeau de la Méduse », Frina, telle une molle épave que le ressac a abandonnée, à demi allongée s’accroche prostrée à la cimaise de bois, griffant de ses ongles le vernis déjà bien écaillé. Tableau pathétique, dérisoire ou érotique ? Pas le temps de choisir ! J’ai l’air de celui qui arrive trop tard pour brûler la cervelle de Marinette déjà morte. Vous avez compris : avec mon p’tit calepin j’avais l’air d’un con, ma mère !...
[...]





Paru dans Niveau 8, recueil collectif, Ed La Poussière Dit, Octobre 2012

Prix de vente : 13 €
Contact : Julien Ferdinande (julien.ferdinande@hotmail.fr)


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