Galerie La Petite Renarde Rusée

samedi 4 décembre 2010

T'as peau dire, Anne Letore, Annie Wallois, Dan Ferdinande, recueil (extraits)




Encre de Popofe Dumont
(Bruxelles, B)

Recueil Les Dé/mailleuses, 2007 (extraits)



ANNE LETORÉ

 
la langue sur l'épeautre des mots


dans la peau d'une phrase, je pèle les mots les épile, les épelle.
.......................................................je nous quitte     je nous brise ... nous sépare ... nous disperse ... nous dispense ... nous dévore ... nous bifide bivalve notre amour avait deux langues ... sous la peau d'une peur je nous divorce ... nous dis-force ... notre amour se fracture ... s'est cloné ... je nous quitte ... nous crevasse ... nous agace ... notre amour kaléidoscope inspecte suspecte insecte la minuscule carapace qui nous tenait lieu de complément ... peau de tes mots je bouffe ... j'étouffe je collais à toi, à ton enveloppe, trop bien... sous le pont de pierre je me jetterai ... je nous quitte ... je nous noue ... nous dénoue ... je joue au sujet ... je loue l'assujetti, un départ comme un autre ... zestes de verbes à terre ... ver nu vers quoi ? ... nos mots… étouffés ... blancs ... poussières ... farine d'amour qu'un vent trop violent les corbeaux aimeront, eux, ils aimeront certainement lisser leurs plumes à la salive de nos souvenirs



 
ANNIE WALLOIS

 
Peaux vertes

 
Ils sont peut-être sur le point d’échanger leur ticket de métro, ticket vert dans la main à peau noire, ticket vert dans la main à peau blanche… une main contemple l’autre, qui tient le même bout de carton vert, le tourne et le retourne entre ses petits doigts incrédules…

… Est-ce bien le même ? Les mains sont si changées ! Si contraires ! Vite les yeux se lèvent, questionnent les visages, peau sombre et pupilles mobiles derrière les lunettes rondes, peau claire et pommettes bouffies comme au décours du sommeil.

Les poussettes sont rangées en parallèles dans l’espace resserré de la rame du métro ; les mères, tête haute, regardent droit devant elles.

… Si je te donne mon ticket, est-ce que tu me rendras ma main ? On échange nos mains ? Mon ticket contre ta peau ?

Toute une minute, suspendue entre deux stations, l’étonnement circule, de la main au visage, du visage aux rectangles de carton vert curieusement semblables…insistants…

Jusqu’à ce que l’image, tangible, traverse l’esprit, de deux tronçons prélevés des chemins, fugacement confondus, d’une portion commune détachée de l’inconnu du voyage qui reste à accomplir… dans une peau de hasard…


 

DAN FERDINANDE


Peau de vache et autres peaux


 
– C’est vous la petite renarde rusée ? – Eh non, la petite renarde rusée c’est pas moi !
Petite renarde !… Oui, ça me plairait. J’aimerais aussi être une vache parfois. Entendons-nous ! pas une vache comme on dit « quelle vache celle-là ! » non ! j’ai rien de la peau de vache… ni de la langue de vipère d’ailleurs ! Une grande vache blanche et noire – ou une petite, mais grande ça changerait – pour brouter tranquillement dans un pré des Flandres, pour me prélasser solitaire dans un coin, pour rêvasser, écouter de plus près le chant des oiseaux, regarder passer les nuages tout au long de la journée, renifler les pâquerettes, me lancer soudain avec mes camarades dans une course folle jusqu’à l’autre bout du champ juste pour le plaisir de courir ensemble, pisser debout dans l’air frais, me laisser traire docilement à la nuit tombée… Oui, voilà, une vache laitière, tranquille, paisible, une bonne vache !
Ou alors… une chèvre. Mais pas une vieille bique ! Une chèvre dans les collines de Provence (et pas de crainte à mon âge que le loup cherche à me manger, ou un vieux loup, mais ses dents alors !...) Je grimperais sur les rochers, pas très hauts, je mâchonnerais le thym parfumé, je me griserais de l’odeur des lavandes et du romarin, je gambaderais dans le soleil et le mistral à perdre haleine...
Certains jours, comme tout le monde, il m’arrive de jouer le lézard derrière les vitres d’une pièce ensoleillée. Je sais aussi être chatte pour grimper aux arbres encore quelquefois ou me faire câliner. Et je deviendrais volontiers tigresse pour déchirer les mauvais, les fourbes, les faux, ceux qui se servent des autres pour arriver à leurs fins, qui dévorent leurs semblables, mettent de l’huile sur le feu, les fanatiques de tous bords …
Mais sur la longue durée et en réalité je me fais l’effet d’une sauterelle, à sauter sans cesse d’un côté, de l’autre, à faire ci, à faire ça…
Tu es encore en train de rhizomer !!! Arrête-toi un peu ! dit-il le plus souvent.
M’arrêter ? On verra… Plus tard !
...
 
...
- trois regards, trois gestes, trois voix qui démaillent remmaillent rimaillent le tissu des mots et du monde -

 
 
 

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