Guy Ferdinande - Expédition dans les confins, Textes et Photos

Exposition collective virtuelle mais néanmoins bien réelle en temps de confinement



EXPÉDITION DANS LES CONFINS



20 mars 2020 : couloir (Turquie)

     J’entre dans cette maison qui pourrait bien être la mienne. « Ma maison ». Si le cas est avéré, ça ne l’a pas toujours été et ça ne le sera plus si longtemps que ça. À peine trois pas faits, j’y distingue sur les murs des dessins que l’habitude m’a appris à reconnaître. « Ma maison » n’est pas le nom que porte cette maison. C’est tout comme. Une façon de parler. La délimitation qu’elle se plaît à matérialiser entre intérieur et extérieur c’est son échelle, relative, arbitraire, idéale, trompeuse, illusoire, flatteuse... Et ce sont ses murs, murs que le Monde traverse de part en part. Murs dont procède la façon de parler. Échelle pour l’œil, territoire pour fourmis, araignées, moustiques, mites, acariens, et pourquoi pas dahut ? On ne voit jamais tout. Le dahut qui est en moi habite ici. Après quoi je m’attends à ne pas voir grand-chose. Jusqu’à ce que je considère avoir fait le tour de la question le recours à l’appareil photo épaulera une nouvelle fois ma cécité. Sur le champ ce tour est un trou, le fameux trou de la question, petit trou de mur, perce-mur, noir comme un trou noir avec au fond un autre trou, un trou d’au-delà. La tête y tend et, pour autant qu’un mur résonne, y tend l’oreille. Trou, débouché d’une forme confidentielle de résonance. Rien d’acoustique à cela. Mon existence non plus n’a pas toujours été mon existence, la petite musique qui vient du trou au fond du trou me rappelle que cela devait déjà être perceptible quand j’y suis entré. C’est ce que cette résonance me rappelle maintenant : le polyèdre de l’existence, la vaste recombinaison du sens où les pas, des premiers aux derniers, font trou de tout trou — c’est de cette façon que la question de l’occupation de son existence s’invite.







22 mars 2020 : salon (Tibet)

     J’ai connu le temps où l’on appelait « salon » la première pièce du rez-de-chaussée : fauteuils, canapé, table basse, vitrine... Son bourgeoisisme de mise faisant d’elle la plus froide des pièces, rares sont ceux qui se rappellent y être allés prendre l’apéro ou le pousse-café. D’un autre côté, pourquoi l’aurait-on chauffé puisque la télé était dans la salle-à-manger ? Tantôt chambre d’appoint, plutôt débarras, la nôtre se justifie en outre par le fait qu’elle tamise les rigueurs de la rue : disons un sas. Un sas en période de confinement est loin d’être anachronique. Malheureusement, ce qu’il reste de monde au monde, notamment celui des fourmis, trouve ici son caravansérail. Putains de bestioles foutues d’être passées par crottes et glaviots pour nous envahir ! Que l’Empire du Milieu, avec ses virus manufacturés, s’attende à ce que des régions autonomes un typhon vengeur se lève ! Que ce Tibet soit le stade final de leur déconfiture ! La clause de l’occupation de nos existences fait la une en ce moment. Cela ne devrait pas être inédit, pourtant, "assez gagne qui malheur perd ", on remet les pendules à l’heure avant que le bon décalage horaire ne revienne. L’existence c’est le territoire. L’existence c’est le pays, l’enclos, la fourmilière, le ballon dirigeable qu’éblouit le soleil couchant, le four et le moulin en allés, la maison... La clause de l’occupation du territoire fait l’histoire des hommes depuis des lustres. Il n’y a que le dernier mot qui réponde à la question de savoir qui l’occupe et à quelles fins. L’accoutumance aidant, certains grands territoires ne semblent que ce qu’ils sont, je pense aux déserts, tandis que d’autres, réellement riquiquis, sont riches d’une immensité. Tandis que déjà l’on s’impatiente de regagner le mouroir urbain dans lequel tout reflet concertant semble un geste de solidarité, mon territoire laisse transiter les caravanes auxquelles les vautours ne font pas cortège.








23 mars 2020 : cuisine (Ouïghouristan ou Turkestan oriental)

     La cuisine ne se fait pas que dans la cuisine. Le pigeon n’est pas que le volatile qui chie sur la terrasse, et pas davantage la bêtise la friandise que l’on croit. Dimorphisme et jeux de miroirs inclinent au retour des dieux comme les voies que nous comprenons souhaitables ne nous retiennent pas de tituber. Si la pandémie à laquelle nous aurons affaire l’an prochain n’était déjà en gestation nous n’aurions plus de moteurs électriques, plus de smartphones dans nos poches-revolver, plus de yétis dans nos bestiaires, plus de médocs pour soigner les temps qui courent, plus que nos yeux pour pleurer.

     Son économie fleurit déjà sur les cadavres démasqués. L’Ouïghouristan a des loups, une riche musique, des fêtes, des pistes ancestrales, des victimes. Comme la Palestine, le Baloutchistan, l’Azawad, le Kurdistan, l’Ouïghouristan n’existe pas. Une terre n’existe en tant que pays qu’avec des frontières, des armureries pour formaliser leurs perspectives, une administration étatique et un système économique jaloux de la pérennité de sa force de frappe. L’Ouïghouristan n’existe pas, l’Ouïghouristan avait des loups, des loups totémiques jetés en pâture aux moutons de Panurge. Ici, la cuisine sent le sang renversé.









24 mars 2020 : cave (Afghanistan)

     Si le taliban avait le sens des opportunités, il cultiverait chicons et barbes-de-capucin dans cette partie souterraine de la maison. Prompt à la détente, il ne manque pas de rétorquer qu’il n’a pas viré les soviétiques pour devenir chiconnier, qu’aucun pachtoune digne de ce nom n’accepterait de se suffire de cette obscurité-là. C’est pourquoi sa start-up de produits récréatifs c’est sa confinée qui la tient : piètre marchand mais cœur d’or. Je sais bien que ça vaut aussi pour moi qui n’ai pas mis sans sourciller l’Afghanistan sous la cuisine. Si je l’ai fait c’est parce que, en cas de bombardement, l’abri le plus sûr reste le sous-sol. Côté grottes et qanats, le taliban connaît la question. Grottes et qanats rapportent leurs guerres et, ce faisant, d’une situation l’autre, peuvent encore nous dire quelque chose à nous aussi.

      La cave a beau être le tunnel d’irrigation de cette route de la soie qui ne mène nulle part, avec un coup de gnole, rien de tel pour péter le feu : faible corpulence et empennage profilé nous permettent d’y écrire ce qui nous passe par la tête. La vérité se tue à le répéter : « Si vis bellum, detrahĕre pacem », c’est-à-dire « Si tu veux la guerre, détrousse la paix ». L’appétence de la vérité au fond du trou de balle ne fait aucun doute, ce qui permet au grand Manicrac de dire que ce n’est pas parce qu’on est en guerre qu’on est en guerre. C’est comme ça qu’il parle, le grand Manicrac. Bien que sensible aux musiques d’Afghanistan et aux quelques bouteilles de jaja qui nous dépannent quand on nous défend de sortir, je ne suis pas pressé d’y descendre. Hérât, Kaboul, Kandahâr ! Se peut-il qu’un jour les hommes reconnaissent leur pays à son accueil ?









26 mars 2020 : salle de séjour (Iran)

     Contigu au Ouïghouristan par un des biais que l’absence de ligne droite de ce confinement inflige et comme lui héraut de musiques réchappées d’une histoire trop vaste, l’Iran semble à nos yeux embués attendre une visite. Il y a encore une décennie, il était plus spacieux que les autres pièces, surtout avec la perspective mongole du jardin à travers la baie vitrée, mais très vite, malgré l’extinction des yacks, mazaalais et chameaux, la dimension a rapetissé, la pièce s’est remplie de toutes ces choses qui s’empilent en connivente dysharmonie avec la mémoire, et nous a insensiblement contraints de nous faufiler entre livres, disques, instruments de musique, félidés ubiquistes et jusqu’aux plantes équatoriales qui, elles aussi, rendent compte maintenant du confinement du Monde à cet endroit.

     Plus que les autres pièces si parfaitement emboîtées les unes aux autres, l’Iran est devenu un confit d’histoires appelées cultures qui n’ont d’ancienneté que celle que l’être humain, soit le moins ancien des êtres vivants, leur prête. Ce n’est pas parce que je ne puis prétendre que Mexico, Istanbul ou Pékin sont des villes d’Iran que cette atomisation n’a pas de sens. Ce sens, nous le comprenons, c’est l’effet secondaire du non-sens marchandisé et idéologisé, inutile que le spectre imprécatoire de Léon Bloy nous fasse un dessin. Nous en avons discuté entre caravaniers : ici ceux qui n’y voient qu’un impénétrable maelström, là ceux qui disent que ce sens a valeur d’arcane... Une fois la braise bien rouge, nous disposerons les saucisses et déboucherons une bouteille de vin de Mashhad.










27 mars 2020 : jardin (Mongolie)

    Dès que la porte s’ouvre, un martellement atroce sur des troncs creux emplit tout l’espace. Se joignent au tapage, crescendo, des cris. Me vient « babouin », à cause du « ouin ! » j’imagine, — des cris de babouins ? Je me fiche de savoir s’il y a des babouins, ici, en Mongolie. S’ils aiment la savane, il n’y a aucune raison qu’ils dédaignent la steppe. L’absence de lianes ne saurait être une objection. Et puis il y a les chameaux. Le babouin olive pourrait avoir des raisons de s’occuper des chameaux, ne serait-ce que parce que les chamelles aiment sentir un cul avide de babouin sur leur dos... Il n’est pas si étrange que ce qui est réalité d’un côté de la porte parte en sucette de l’autre côté. La Mongolie n’a pas révélé tous ses secrets, par exemple celui concernant les rats taupes.


                Le passant qui longe la palissade séparant la Mongolie de la Sibérie doit prendre garde aux avens que font ces rats. Qui dit avens dit catiches, et les catiches on ne s’en méfie jamais assez. Il est arrivé à certains couples faisant chambres à part qu’au petit matin l’un des deux ait disparu : chambre aspirée, siphonnée, mari ou femme littéralement engouffrés. On ne compte plus les jardins de maisons qu’on n’a jamais retrouvés. D’Altanboulag à Tüshig, dans la province de Selenge, la recrudescence de rats taupes venus de Russie n’en finit pas d’inquiéter les pouvoirs publics. À force de ronger et de creuser, des pans entiers de Mongolie s’engloutissent, provoquant un exode vers la Bouriatie. Notamment vers Kiakhta où la balalaïka n’est plus qu’un exutoire.









28 mars 2020 : cabane de jardin (Tadjikistan)

     J’avais écrit de telles énormités, jadis, sur un pays où je n’étais jamais allé, que je songeai à m’amender en rebondissant sur le Tadjikistan, pays alvéolaire de hautes altitudes proche de la Mongolie et de la Bouriatie, au fond du jardin, et pays susceptible, pensais-je, de canaliser mes extravagances. Vouloir refaire le monde, c’est bien mais, comme on dit, « on sait ce qu’on défait, on ne sait pas ce qu’on fait ». D’aucuns trouvent plus avantageux de renverser le postulat en « on sait ce qu’on fait, on ne sait pas ce qu’on défait » ; effectivement, ceux-là font comme ils disent et à n’en pas douter disent comme ils sont. Pour moi, j’avais remarqué que du côté du Pamir le Tadjikistan manquait furieusement d’écluses et mon rêve était d’aller canaliser tout ça, monter à l’assaut du ciel par le truchement d’ascenseurs à bateaux, de sas, de bassins de toutes sortes, escalader l’infranchissable en mémoire de ce qu’avaient accompli à leur corps défendant les forçats des soviets du temps du percement du canal reliant la Moskova à la Volga.

     Rien de génocidaire dans ma route de la soie navigable : les rats taupes dont j’ai rapporté tantôt les dégâts causés en Mongolie, se seraient chargés de ronger, d’affouiller, d’excaver, de forer comme un paysan laboure son champ. Ça ne coûtait pas un kopeck, exception faite du cadre juridique, car aussi sec c’est avec ça qu’on me mit des bâtons dans les roues. Un beau matin la maréchaussée a débarqué prétextant une plainte de voisins leur ayant fait part d’une entreprise illicite. Et là, se défendre en prétendant être maître chez soi n’est pas plus recevable que dans le cas d’un poulailler, « une poule comptant pour 1 animal, 2 pour un canard, 3 pour une dinde et ¼ pour un pigeon », sic. Je ne manquai pas de leur objecter que mon rêve ne concernait pas la poule mais le rat taupe d’ailleurs à l’ouvrage depuis longtemps (toutes bouches d’avens constatées et dûment consignées dans leur p.-v.) mais après m’avoir mis en demeure de reboucher les trous, ils brisèrent là et je me réveillai.









29 mars 2020 : escalier (Japon)

Notre pugnace pignouf va-t-il enfin prendre les choses de haut ? Il a dû lui arriver de les prendre à bras-le-corps, à rebrousse-poil, à la va-comme-je-te-pousse, à la mords-moi le nœud ou à la coule... mais prendre de haut étant une variable d’ajustement, si ça lui est arrivé il a rarement eu le loisir de faire état de la hauteur de vue. Ici, au sommet du mont Fuji, à 3776 mètres, entre Iran en bas et Kirghizistan non loin, il peut profiter de l’opportunité et attester que l’air y est dénué de toute odeur de friture. De Kitakyūshū à Bandar Abbas, il n’y a jamais eu un fort trafic, aucun trafiquant n’a jamais fait ses fouffes sur cette ligne. Les braconniers iraniens ont rançonné quelques jonques bien en peine de courir les mers, et de leur côté les contrebandiers nippons ont dû couler quelques lenjes qui sans eux auraient de toute façon pris l’eau. Et c’est à peu près tout.

     C’est de cet appel d’air commercial qu’il avait cru pouvoir profiter en vendant des neys aux komusō et des shakuhachis aux Iraniens, mais son business n’a pas marché. Tout intéressés que lui aient paru ceux qui lui ont fait remarquer qu’au préalable il aurait dû apprendre leurs langues, ils ne lui ont rien acheté. Il a donc posé son sac pour voir du haut du Fuji ce qui se passait dans la cuisine où le sol a toujours eu le pied plat et d’où, il s’en doutait, décollent les mites pour virer Messerschmites. Une fois envolés, les lépidoptères à la Balkenkreuz brûlent leur kérosène sans destination particulière. La vie c’est ça aussi. Possible qu’ils en veuillent à leurs mamans de ne pas leur avoir appris à butiner du côté de la sauge. Possible... Même l’impossible est possible, car du paradis où il niche, champ visuel rétréci, la profondeur de la scène n’est plus que peau de chagrin.









30 mars 2020 : bureau de Dan (Kirghizistan)

     La terre kirghize est, comme bien des terres, faite de sommets : hauts sommets et petits sommets. On peut toujours dire ce qu’on entend par « petits sommets » mais on ne visualise pas pour autant leur petitesse : Mont Noir ?... Montagne de Wervicq ?... C’est comme la vitesse qui signifie « aller vite » ou « aller plus vite ». La petite vitesse ça n’existe pas sauf pour vous verbaliser si vous lambinez sur le périph. À Khalmion, il y a des livres français et des livres en français, des fourmis aussi, des fourmis qui en files indiennes longent inlassablement les plinthes. La mondialisation a permis leur entrée en prenant l’escalier par mites ouïghoures interposées. Le monde des fourmis est un monde très étonnant, aucune d’entre elles ne lève jamais la tête pour regarder les éclairs quand le temps est à l’orage. Et si, déjà, certaines d’entre elles ont commencé à parler français c’est parce qu’elles ont voyagé dans les livres. Les livres, ça fourmille et ça diffuse. Y a pas pire !

     Benoka, la buraliste, nous a confirmé que la France a annoncé qu’elle était disposée à privatiser le Centre Pompidou et à en vendre les parts à la Sté céréalière Dadajonova dont le siège de Bichkek vient juste d’être transféré à Zurich. Moyennant quoi le Ministère de l’Éducation et des Sciences va passer une importante commande d’ouvrages aux éditions Classiques Garnier. Quand les temps sont éprouvants comme ils le sont en ce moment, on s’en remet à la fenêtre que quadrillent les éclairs et, les yeux au ciel, on se dit qu’en toute probabilité le monde ne dispose pas des moyens de s’espérer meilleur. Le meilleur des mondes c’est celui sur lequel on a le cul : le monde de l’entre-deux que l’on sait. Celui que longent inlassablement les plaintes. Celui pour lequel, toutes valses-hésitations dans le baba, l’aruspice continuer de vendre ses capotes anglaises au marché noir. 









31 mars 2020 : terrasse (Arménie)

     Aucun proverbe jusqu’ici n’a dit que la cendre résultait de la rencontre de deux tons équidistants de tout centre du monde, l’un s’affichant tout de noir, l’autre tout de blanc. Le gris c’est ce mulâtre en nous qu’il faut, depuis des temps immémoriaux, accomplir, exorciser, assumer. Quand le sol est sec, il fait écho à un profond et inexplicable désir de sécheresse sans lequel nous ne nous désaltérerions jamais. Non loin, un puits qui, ceint du buvard que nos taches ont estampillé, ressemble au vieil encrier. Porcelaine, Arménie, ligne de fuite...

     L’éponge est gorgée d’eau. On lui a trop attribué le pouvoir de la boire, elle n’éponge plus, elle dégueule, devenue à la gabegie d’être ce que le foie cirrhotique est à l’ivresse. Cette Terre piétinée, cette Terre avec son odeur de thym, de lavande, d’arbres en fleurs, de fruits sur les étals, je la sens. Je ne parle pas d’abondance mais de ce qui dans la sensation révèle sa perpétuité là où il n’y a plus de justice.

     Mon songe va à un dégorgement de ce que nous écrivons sur elle. Il faudrait faire sécher les mots comme on fait sécher les figues, les abricots, comme on fume les sprats et les kippers dont nous nous souvenons nous être régalés. Les mots ne sont pas moins gorgés d’eaux usées que ne le sont nos romans ordinaires, nos mouchoirs, nos voies détrempées, la pataugeoire où les enfants qui n’ont pas encore eu soif de liberté vont faire pipi.









1er avril 2020 : autre bureau de Dan - et chambre d'amis (Turkménistan)

     Et me revoilà ! Toute entreprise d’écriture s’énonce ainsi : « me revoilà ! », puisqu’au recommencement s’ajoute la langue du recommencement. Recommencement n’étant pas que répétition, prions le visiteur que ses pas auront mené jusqu’ici de ne pas prendre mes « oï, oï, oï, oï ! » pour d’insignifiantes fantaisies. « Oï, oï, oï, oï ! » c’était ce que nous adressions à nos bêtes pour rythmer le pâturage. Ce n’est pas ce que je murmure à l’oreille de nos chattes, elles se sauveraient, mais l’intention est là, le cœur y est : nous sommes là, nous existons les uns en compagnie des autres, et d’ailleurs bouzoubouzoubouzoubouzou...

     Au Turkménistan, on a testé l’éventualité d’un monde qui du jour au lendemain aurait perdu ce putain de petit panier dans lequel il met tous ses œufs : pétrole, et partant, électricité, gaz, argent, alimentation, loisirs, etc. Le parler brebis associé à ce test étant aussi concluant que celui des armes, le Turkménistan d’où je parle cette nuit, celui qui a frontières communes avec le Japon, le Kirghizistan et la Corée, a fait choix du parler brebis. Sans déconner ! Du coup ce n’est pas fini, je reviens à moi — je reviens vers nous : oï, oï, oï, oï !

     Ce n’est pas parce que placards et étagères veillent sur la lente décoloration des souvenirs que la vastitude du ciel turkmène est inversement proportionnelle à celle du ciel kirghize, dans la pièce voisine. Pourtant, l’ombre qui règne dans cette pièce y est propice. Si nous disons « dés », vous allez nous répondre « pipés », non ? Dés ? Pipés ! Pourtant le parler brebis l’atteste, il n’est pas inéluctable qu’il en soit ainsi. Noï, noï, noï, noï !...









2 avril 2020 : W.-C. (Tchétchénie)

     Bien sûr, la Tchétchénie n’est ni le lieu de prédilection du soleil, ni la seule république dont le tourisme ne fait aucun cas, il y a aussi le Daghestan, l’Ingouchie, l’Adyguée, l’Ossétie, la Kabardie, la Karatchaïévo-Tcherkessie, la Kalmoukie, l’Adjarie, la Géorgie, l’Artsakh, l’Arménie, le Nakhitchevan et l’Azerbaïdjan. Son attractivité fut le cadet des soucis de l’architecte alors que le Caucase qui est à la charnière de l’Est et de l’Ouest était là pour s’enorgueillir de la grande beauté de ses femmes et de leurs danses. Malheureusement, le petit coin tchétchène, le terminal des empires qu’on oublie parce qu’on n’a pas que ça à penser, quand on y vient, c’est uniquement pour affaires.

     Claquemuré comme le dernier des cagibis alors que c’est lui qui nous libère, le petit coin tchétchène me rappelle l’araignée noire qui, du temps des maquis, gîta durant plus d’une année dans un trou au bas du mur. C’était une figure, l’araignée noire ! Sachant que j’appréciais sa présence, elle ne manquait jamais de sortir de son antre pour me saluer. C’est le fils du grand mufti qui a fait voler le mur en éclats. En matière de confinement solitaire, contrainte de se mettre Dieu sait quoi sous la mandibule, elle aurait pu nous raconter comment se goupille l’existence derrière un levier de chasse d’eau, dans les gogues des humains.









3 avril 2020 : salle de bains (Corée)

     Virus sorti de la nuit des temps pour terreur moyenâgeuse, en voilà une pandémie ! Profitons de la Corée si gravement touchée pour, mêlant notre voix à l’electronic agora, témoigner de notre apport si essentiel à la rétention générale. Nous sommes dans nos murs, nous ne bougeons pas. Le ciel est au ciel. Le ciel est au ciel comme la merde tient à la semelle. Une histoire de murs pourvus d’oreilles s’y rapporte et s’en détache. Où que l’on aille, on tombe sur des barrages qui, duplicables à l’infini, entendent ce que nous ne disons pas et infligent leur dédale à toute infinitude. Il y en a beaucoup, rompre le pacte est difficile.

     En Corée où sévit le covid-19, il y a des Coréens. Tous les Coréens ne sont pas artistes mais l’instrumentarium de ceux qui jouent de la musique traditionnelle déverse ses flots de piri, hojok, taegum, tang-jok, tanso, haegeum, ajaeng, gayageum, komungo, yanggum, pyonjong, panghyang, changgo, puk, chwago, yonggo, pak, ching, kkwaenggwari, para et autre mokt'ak. Je l’entends de la salle de bains.

     La pandémie nous met des oreilles dans les roues en attendant les crécelles [actuellement en rupture de stocks] pour prévenir des sourcilleuses barbaries. Tandis que je me savonne, mur ou pas mur, je me dis que, quelque catastrophe qu’il advienne, c’est elle et rien qu’elle, la création, qui telle une bouée, remonte à la surface du réel. La dénivellation entre les eaux profondes où va la vie et ce qui flotte ne quintessencie pas le drame, elle le prend par la main, l’entraîne et le retient.









4 avril 2020 : second escalier (Azerbaïdjan)

     Ça y est, l’air se raréfie et avec lui la molle évocation de toutes ces musiques qui parviennent de la salle de séjour, au rez-de-chaussée : le trip commence à prendre forme ! Un bon trip en direct : le pire qu’il nous ait jamais été donné de vivre, le nôtre. Comme nul n’a encore décidé qui passerait, qui ne passerait pas à la trappe, bien qu’on ait tendance à faire abstraction de l’absoluité du truisme, s’il faut y passer et si ça ne dérange pas, comme du temps du BCG j’aimerais bien que ce soit moi qui passe en premier. C’est sûr, on va dire que je déconne, tout le monde a envie de partir en dernier... Écoute, en Azerbaïdjan, il y a tellement de musiques qui te requinquent de pied en cap que s’il faut emprunter un chemin de traverse où l’on ne viendra pas te verbaliser pour défaut de P.Q., eh bien c’est celui-ci, c’est ce chemin-ci qu’il faut gravir, celui que j’emprunte quotidiennement. Juges-en.

     Vu d’en bas la hauteur ne semble pas un obstacle mais vu d’en haut le Bazardüzü fait quand même son petit 4500 mètres. À cette altitude-là, il ne s’agit plus de louper la marche. La fois où ça m’est arrivé, je me suis rendu compte que ça descendait vraiment très vite. Alors même si je dégoise, tu conviendras avec moi que le confinement de 67 millions de bons et honnêtes citoyens au sommet exigu du Bazardüzü, il fallait le faire ! Qui trouve un peu de place pour se poser peut néanmoins profiter de l’opportunité pour y glisser une ou deux questions, genre « qu’est-ce qu’un pic ? », « qu’est-ce qu’une plaine ? ». Selon la position où tu te trouves, leurs proportions, points de repères, etc., ne sont pas les mêmes, par exemple si une nappe nuageuse recouvre le paysage, ou si un faucon le traversant de part en part fait muter la question en « qu’est-ce qu’un faucon ? ». La réponse, alors, ne peut que dépendre du démêlage du vrai du faux.










5 avril 2020 : mon bureau (Kazakhstan)

     Au Kazakhstan je n’attends pas que la caravane arrive, si elle arrive je n’attends pas qu’elle s’arrête, si elle s’arrête — lait de jument, graisse de chevaux de bois, chapkas, kobyz, osselets... — je n’attends pas qu’elle reparte. J’ai trop d’autres choses à faire, par exemple renverser une proposition de type « on sait d’où l’on vient, on ne sait pas où l’on va » en « on ne sait pas d’où l’on vient, on sait où l’on va ». Et ça marche, test concluant, cette proposition est bien son double escompté ; reste à voir si elle s’applique à une tautologie de type « on sait ce qu’on sait, on ne sait pas ce qu’on ne sait pas ». En principe ça devrait marcher là aussi : « on sait ce qu’on ne sait pas, on ne sait pas ce que l’on sait ». Vu ? Ici, c’est également tout bon ! Que les glossateurs en fassent leur miel ! Preuve est faite qu’entre Almaty et Aqtaw il y a de la place.

     Ah, l’espace ! La caravane a, elle aussi, deux possibilités : soit passer, et c’est immémorial, soit ne pas passer, et c’est la vie. Je ne la dispenserais pas de l’embarras du choix. En ce Kazakhstan où je n’ai pas attendu que la caravane soit la proie des vents impavides, je n’ai su faire que mon trou. Un si grand espace pour un si petit trou !... — Petit trou, ou le verdict de la flamme. Dans ce chas steppique, personne d’autre que moi n’est roi, les couronnes triomphales sont affaires de chiens qui miaulent, de matous qui jappent ou de caravaniers vénaux. Que gagne au change celui qui ne perd pas le Nord, le Sud, l’Est ou l’Ouest ? La douve de Chine ? Avant que la poule ne caquète, le coq coquerique. Non, la route de la soie n’est pas pavée que de bonnes intentions. Et là-haut, au deuxième étage, il est recommandé de ne plus prêter attention aux tazys de faïence qui, sur bande d’arrêt d’urgence, se branlent les couilles.








7 avril 2020 : troisième escalier (Ouzbékistan)

     Monter avec mon thé et démonter par l’analyse ce qui a été monté... Oui, la vie a une odeur, une petite odeur, curieuse, agréable, comme un parfum d’entre deux ne relevant apparemment ni d’une perception olfactive ni d’une sensation, davantage d’une disposition. Un parfum de vie provenant d’une intime disposition enfouie dans l’entrelacs. Cette odeur on ne la sent quasiment jamais, même métaphoriquement. On ne la sent pas comme on sent une fleur, on la sent par inadvertance. Une inadvertante disposition. Quelque chose s’apparentant au retour à la vie comme quand on sort de l’hôpital, ou quand on sort du lit, ce lit qui a tant à voir avec l’amour, avec la maladie, et enfin avec la mort. Mais il n’y a pas d’ordre d’apparition, l’odeur de la vie, en un sens physique, est de par sa rareté une odeur avant-coureuse en même temps qu’un rappel. Un signe.

     C’est aussi que la vie que l’on vit est segmentaire et que l’être-là, comme dans la comptine « Loup, y es-tu ? », se passe dans l’entre-deux. Réciproquement, l’être-deux et son entrelacs ?... « Promenons-nous dans les bois / Pendant que le loup n’y est pas. / Si le loup y était / Il nous mangerait, / Mais comme il n’y est pas, / Il nous mangera pas. » L’Ouzbékistan, nous y passons nus pour qu’on ne nous voie pas et y repassons sans éclipses ni ellipses sur notre tapis volant. Si Marie la Templeuvoise s’y mettait, avec le sang d’un dindon de la farce, deux doigts d’ascite et quelques poils de la toison dorée d’un mouton de Panisse, peuchère ! la question serait réglée en trois coups de cuiller à pot. Quant à l’odeur de la vie, pour ceux que ça gêne, on trouve en pharmacie d’excellents aérosols labellisés “With God on our side” déjà utilisés pour combattre l’asthme et les détresses respiratoires. Chez nous, les Ouzbeks, on est comme ça !










8 avril 2020 : chambre (Pakistan)

     Le Pakistan foisonnant de très hauts sommets, c’est au Pakistan que nous avons établi, loin de tout salamalec, notre nid d’aigle : au sommet du Nanga Parbat où nous avons résolu de nous faire cuire un œuf pour le restant de nos jours. Le pigeon des Baskerville y roucoule à l’aube, c’est un fait, et bien des anonymes malveillants pourraient en profiter pour le cafter aux poulets, mais à décharge c’est lui qui, ici, tient l’improbable rôle de l’aigle... Le Nanga Parbat, on y est montés à la faveur de vents ascensionnels favorables et force est de dire qu’on a eu du bol quand on sait mon inaptitude à l’ascension. Le vertige qui n’est pas le danger a beaucoup à voir avec lui... mais pas nécessairement. La peur de la peur aurait été bien pire.

     Danser avec son nombril pour exorciser, oui. C’est en fonction de son centre de gravité bas perché que l’ancêtre, évitant les mille pièges de son milieu, a réussi à vivre jusqu’ici. Avec nos ambivalentes consciences politiques comme deux ronds de flan, en sera-t-il de même ? Jusqu’à quel point sera-t-il tenable d’en réchapper ? Réponse : nous sommes cet ancêtre en nous qui danse pour ne pas foncer tête baissée. Ici, autrement dit là-bas, dès que les cerisiers sont en fleurs, les bulbuls se mettent à piaffer comme des ânes au grand dam des ding-deng-dong de Maria Troost der Bernauwde (Notre-Dame-des-Peurs). Dans la vallée des larmes où l’âme fait du wingsuit, les fervents qawwalîs se raréfient de jour en jour. Toute poésie bue, on n’a vraiment pas l’air cons...













Fin de l'expédition

(Ecrit du 20 mars au 8 avril 2020 - Lompret)



Guy Ferdinande écrit et dessine.
Il a animé pendant des années la revue littéraire Comme un terrier dans l'Igloo.




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