Galerie La Petite Renarde Rusée

mercredi 28 janvier 2015

Texte : Rudolph Bkouche, De l'indécence des commémorations (2015)


Janvier 2015

Il y a dix ans, c'était le soixantième anniversaire, aujourd'hui c'est le soixante dixième anniversaire.

Auschwitz est bien utile. Encore une fois, la commémoration de l'un des plus grands crimes de l'histoire va permettre à certains des Grands de ce monde de montrer leur belle image. Auschwitz devient ainsi le grand exutoire qui permet, en magnifiant l'un des plus grands crimes de l'histoire, de minimiser les autres.

Il est vrai que Auschwitz a eu lieu en Europe et qu'il marque l'aboutissement extrême de siècles d'antijudaïsme chrétien et d'un siècle d'antisémitisme racial ; dans ce cadre la commémoration permet d'occulter ce qui l'a précédé, comme si Auschwitz était un phénomène singulier, sans autre histoire que lui-même.

Il est vrai aussi que commémorer un crime commis en Europe par des Européens contre d'autres Européens permet d'occulter d'autres crimes commis hors d'Europe par des Européens contre des non Européens. La bonne conscience est toujours utile.

Dans son ouvrage, La violence nazie, au sous titre significatif, "une généalogie européenne", Enzo Traverso rappelle que la violence nazie s'inscrit dans la violence coloniale pratiquée par les Européens contre les peuples qu'ils colonisaient. Mais cette violence s'exerçait hors d'Europe contre des populations considérées comme barbares ce qui la rendait invisible ; tout au plus se développait la légende de ces courageux Européens qui allaient s'affronter à la barbarie dans de contrées lointaines hostiles.

Les nazis avaient osé importer cette violence en Europe, c'est ce crime qui était impardonnable et qui n'est toujours pas pardonné. C'est cela qu'écrit Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme :


"Ce que le très chrétien bourgeois du XXème siècle ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est pas l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc …, d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique"1


Il est vrai qu'après le massacre de six millions de Juifs, ces derniers ont accédé à la blancheur européenne. C'est ainsi que cet enfant de l'antisémitisme, l'Etat d'Israël, est devenue un morceau d'Europe en terre barbare et qu'il participe à la lutte contre la barbarie. Les commémorateurs peuvent être contents d'eux.

Il est vrai que c'est au nom de l'entrée dans la blancheur que le culte de la Shoah inventé par les nouveaux Blancs de l'Etat d'Israël et repris pas les Européens permet, sinon d'occulter, du moins de légitimer les crimes perpétrés par les nouveaux Blancs contre leurs ennemis restés barbares. C'est ce culte qui permet à un philosophe européen Habermas de proclamer :


"Quel Européen pourrait, après la Shoah, contester à Israël son droit à l'existence ?"


oubliant que l'Etat d'Israël s'est construit contre les habitants de la Palestine.

Rappelons cependant que toutes les victimes du nazisme n'ont pas eu cette "chance". Les Tsiganes, massacrés en même temps que les Juifs et pour les mêmes raisons de sous-humanité, n'ont pas "bénéficié" du même "privilège". Ils restent toujours des parias de l'Europe et les commémorateurs ne ressentent pas le besoin de se montrer commémorant le massacre des Tsiganes.

Ainsi l'Europe sait choisir les crimes dont elle doit se repentir et les crimes qu'elle peut oublier.

Ainsi l'Europe substitue à l'antisémitisme un philosémitisme qui ne vaut guère mieux. Tout cela ne peut que conduire à la concurrence des victimes, entre celles qui inspirent le repentir et celles que l'on peut négliger, concurrence qui ne peut que conduire à des tensions entre les victimes "privilégiées" et les autres, celles qui n'ont que le choix de rester victimes. Une forme d'Apartheid pourrait-on dire, Apartheid de la mémoire qui permet de distinguer parmi les victimes, une forme de mépris envers toutes les victimes, les unes servant à lutter contre les autres.



1. Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, cité par Marc Ferro in Histoire des colonisations (1994) p. 12-13



*
Rudolf Bkouche est professeur émérite à l'Université de Lille, membre de l'Union Juive Française pour la Paix (UJFP).

In Wikipedia : "L’Union juive française pour la paix (UJFP) est une organisation juive laïque, universaliste s'opposant à l'occupation des territoires palestiniens, qui milite, notamment dans le Collectif Palestine, pour la reconnaissance du droit du peuple palestinien à un État, pour la reconnaissance du droit au retour des réfugiés palestiniens, pour le démantèlement des colonies en Cisjordanie, pour le retrait des colons israéliens de tous les territoires occupés, Jérusalem-Est compris. Politiquement située à gauche, voire à l'extrême-gauche, elle est affiliée au réseau Juifs européens pour une paix juste. "



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