Galerie La Petite Renarde Rusée

samedi 15 novembre 2014

Texte : Guy Ferdinande, Toucher le monde



Depuis quelques années, je me suis pris de passion pour les instruments de musique du monde comme afin de donner corps à ce qui a toujours été ma grande ivresse et comme afin de rattraper un très vieux retard. Parmi ces instruments, une place est dévolue aux flûtes qui exercent sur moi une fascination grandissante. Cela peut tenir au son immémorial de certaines d’entre elles, au rapport au souffle quasi initiatique faisant appel, selon les embouchures, soit au diaphragme, soit à la poitrine, et bien sûr aux objets eux-mêmes. J’apprends. De jour comme de nuit. J’apprends comme j’ai jadis appris à écrire, je bute, me faufile avec une curiosité libre de toute opiniâtreté, avec une lenteur exquise. Je n’aurai jamais le temps donc j’ai tout mon temps. N’étant pas collectionneur, ce n’est pas dans une vitrine qu’on les trouve mais sur mon bureau ou sur la table de la salle-à-manger, souvent même au milieu des couverts. À portée de main. Les deux plus petites ne me quittent pas. Tout comme j’apprécie en gourmet la place qu’elles prennent — leur présence —, je les admire pour l’histoire qu’elles transbordent, pour le commerce de l’artisanat avec l’au-delà qui les a conçues, pour leur singularité sans compromis entre résistance ou au contraire bonne grâce, et pour leur incontestable compagnie. J’ai vu jadis un reportage sur un concours télévisuel dont le prix consistait à accorder aux lauréats la satisfaction d’un vœu. Le lauréat dont il était question ce jour-là, un jeune aveugle, demanda à être emmené en mer pour « voir »les baleines. Ainsi fut fait, une solide équipe d’hommes-grenouilles encadra son immersion lors de laquelle il put caresser le dos de l’une d’elles. Récemment, j’ai vu un documentaire où un chamane, Abdallah, attrapait un cobra dans une anfractuosité, le tenait par la gorge et après l’avoir comme hypnotisé mettait sa tête dans sa bouche. J’ai le vif sentiment que la vision de ces flûtes arrivées de tout là-bas jusque sur les tables de mon ordinaire, ou que les exploits du jeune aveugle et du chamane, partagent cette chose si extraordinaire de toucher le monde.




Texte paru dans « Vorace », automne 2014


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