Dan Ferdinande, Le cycle de la lune (recueil)

LE CYCLE DE LA LUNE



Buried alive in the deepest blues

   L'air s'est empli lentement de ses mots à lui. Tout d'abord, elle n'y a pas prêté attention, aussi ne les a-t-elle pas vus s'accumuler dans la pièce : ils rampent sur la nappe, se glissent entre les verres, vont se coller aux vitres embuées. Elle, ne sait pas encore. Elle s'applique à découper, à porter à la bouche, à déguster, à avaler. Elle se tourne vers son voisin de table, répond à ses questions, lui sourit. Pourtant quelque chose s'est mis à la gêner. Elle, ne sait rien, c'est son corps qui sait, ses sens alertés pressentent un danger, son corps ne dit pas encore : un malheur. Les mots de cet homme qu'elle aime roulent dans l'air humide les cailloux de la création, de la solitude, de la nécessité de la solitude pour créer. Ces mots-là elle les connaît déjà, elle les a faits siens depuis si longtemps. Ils les ont tenus entre eux comme un trésor caché. Q'est-il besoin de les exhiber aujourd'hui avec autant de véhémence ? Mais c'est l'autre, la femme avec qui il parle, qui le presse, le pousse à mettre à nu ces choses-là qu'il va devoir ramener du fond d'ombre qui gît en lui, il va parler de la solitude de chaque être devant la mort, de sa propre vraie solitude vers laquelle il sent qu'il doit s'acheminer. Ici elle s'arrête de manger, elle cesse d'avaler. Ces choses-là sont à elle aussi. Elles sont à lui, et à elle. Elles sont à lui et à elle selon un ancien pacte ; elle revoit une chambre sombre sous les voûtes d'une tour dans laquelle ils s'étaient nichés, loin d'ici, dans une ville plus chaude. La nuit allait tomber. Elle l'avait rejoint dans cette chambre ; elle l'avait vu souffrir et sa souffrance l'avait rendue folle, plus que sa propre mort elle ne pouvait supporter sa souffrance à lui devant le vide, cette souffrance qui pouvait l'étreindre des jours entiers sans qu'elle parvienne à l'apaiser. Ce soir-là, agenouillée contre lui, elle avait murmuré qu'elle serait près de lui toujours pour partager cette nuit qui l'envahissait, et ils avaient fait le serment de franchir le pas ensemble, le moment venu. Maintenant elle a du mal à respirer. Les mots s'éboulent autour d'elle et se mettent à l'engloutir, ils montent, montent, la serrent aux genoux, au ventre, à la taille, et elle ne peut faire aucun geste pour se délivrer, elle n'essaie pas non plus. Nul ne peut partager notre propre mort, continue l'homme, celui qu'elle aime, personne ne peut souffrir à notre place cette souffrance du vide à venir. Il dit qu'il est seul, que sa mort le fait seul. Les mots, en ce moment, lui enserrent la poitrine et, très vite, la gorge. Elle ne voit plus, elle étouffe, ELLE EST TUÉE. Tuée. C'est sa mort ici (l'autre, le petit moment où s'éteindra sa conscience ne sera plus rien à côté, elle a le temps, tout juste, de savoir cela).
Plus tard, cette même nuit, dans l'obscurité d'une salle de concert à Deinze, dans la moiteur d'hommes et de femmes vêtus de noir (elle est la seule à ce concert des Cramps à porter une longue jupe bariolée de couleurs vives...) elle retrouvera un peu de vie, un peu. D'abord ils se seront perdus dans la foule épaisse et enfumée, puis se seront retrouvés par hasard, PAR HASARD. Alors il aura voulu la porter dans ses bras afin qu'elle voit les musiciens sur la scène, sans dire un mot, et elle se sera laissé faire, blottie contre lui : son sang aura recommencé d'affluer doucement.



*


La citrouille

     Il avançait rapidement vers la route de Quesnoy, évitant quand il le pouvait les flaques d'eau. À la première courbe il prit sur la gauche un chemin bordé de vieux saules au feuillage argenté, mouillé par la pluie de la nuit. De haute stature, les cheveux clairs et bouclés, il atteignait à peine une cinquantaine pleine et ardente. Dans ses bras, il serrait une énorme citrouille dont l'orange vif tranchait sur son bleu de travail. Quand il parvint au bout du chemin, il dut enjamber un fossé gorgé d'eau et il poursuivit à travers un champ de blé. Des hommes l'avaient fauché quelque temps auparavant et la terre s'y révélait maintenant, offerte aux volées de moineaux et de pigeons qui venaient la fouiller. Au passage de l'homme, ils se soulevèrent en une lourde masse pour aller s'abattre bruyamment un peu plus loin. Le champ aboutissait à une route, à l'entrée du village, où se serraient l'une contre l'autre six petites maisons en briques rouges. L'étage en était si bas sous le toit qu'elles faisaient penser aux maisons de poupées. La fenêtre à cet étage, étroite et peu élevée, prenait à même le plancher, obligeant les habitants à se courber pour l'ouvrir ou la fermer. L'homme dépassa les premières maisons et s'arrêta devant une façade jaune ornée d'une niche enfermant une vierge. Il déposa sa pesante offrande et, se relevant, choisit un petit caillou qu'il lança contre le carreau de la chambre. La fenêtre s'ouvrit. Une grande femme apparut et son corps fut contenu presque entier dans l'embrasure. Une chemise de nuit de coton blanc lui couvrait les épaules et les bras mais laissaient nus ses genoux ronds et ses mollets. Elle se pencha, prenant appui sur une rampe de bois, et sa chemise déboutonnée au cou s'entrebâilla. Son regard caressa l'homme tendu vers elle. Il se mit à lui parler sans bruit, la tête renversée en arrière. Peut-être lui dit-il l'odeur de la terre humide, les gouttes de pluie tombant des saules anciens, la lumière déjà dorée par delà les arbres. Lui murmura-t-il des mots plus forts encore, des mots qu'elle attendait ?
L'heure avançait, je dus me détacher d'eux. Je contemplai une dernière fois l'abondante citrouille et continuai ma route.


*


Elles disaient

   Je lisais dans les hautes herbes, non loin de la double rangée de pêchers, des nouvelles de D.H. Lawrence. Quand je les entendis arriver. Trois femmes, aux longues jupes transparentes, aux blouses blanches très décolletées ; leur chevelure flamboyante ou sombre balayait leurs épaules presque nues. Elles parlaient :
— Ainsi tu es de nouveau amoureuse. Je ne me souviens pas de t'avoir connue autrement qu'amoureuse.
— Et tu aimes donc à nouveau deux personnes en même temps ?
— Oui. Deux êtres, en même temps. Imaginez deux rivières ; la première aurait un flot tellement puissant qu'elle alimenterait par des courants souterrains une rivière coulant non loin de là. Voilà. Le premier amour par sa force donne naissance à tous les autres. Loin d'en être altéré, il s'en trouve amplifié.
Les trois femmes se sont arrêtées devant les arbres bas. Elles enfouissent leurs bras à travers les feuilles pointues, tendent leurs mains dans la fraîcheur pour attraper un fruit, le palpent, essaient d'en deviner le moelleux, le détachent et le portent à la bouche. Elles croquent goulûment l'énorme pêche jaune, le corps penché en avant pour empêcher que le jus ne leur coule dans le cou, et sur leur robe. Elles poussent des cris de délectation.
— Moi je cherche un ami. Pourquoi est-ce si difficile d'avoir un homme pour ami ?
— Le désir. C'est le désir qui bouleverse l'amitié entre un homme et une femme.
— J'aimerais bien essayer d'abord la confiance, l'échange, l'intimité si extraordinaire qui font l'amitié entre deux femmes, deux hommes.
— C'est que l'amitié peut être aussi brûlante que l'amour. Elle est pleine de passion comme lui. Avec elle il faut être légère, saisir le moment où passe le souffle, marcher sur la pointe des pieds.
— Quel dommage que si peu d'êtres soient prêts à se donner avec passion. On dirait que certains veulent se préserver. Pourquoi ? Pour la mort qui nous guette à tout moment ?
— Je crois que beaucoup n'éprouvent pas comme toi ce désir d'aller vers les autres. En fait, ils n'ont pas besoin des autres. Ton désir ne fait que les déranger.
— Je ne désire pas aimer avec mesure...
Ce furent les derniers mots que je pus saisir, car elles s'étaient éloignées vers le fond du verger et venaient de disparaître derrière la haie de longs arbres sombres. Des morceaux d'un passé proche encore s'étaient mêlés en moi à leur paroles et remontaient maintenant par bouffées. Je revoyais les premières années passées avec celui qui était devenu l'être le plus important de ma vie. Les périodes âpres où deux volontés se frottaient, la résistance, la peur de se donner trop... jusqu'aux jours de reddition. Je me souvenais bien. Je savais vers quelle plénitude on s'achemine quand on se rend à l'autre. Je me dis que le secret d'un amour, d'une amitié aussi, résidait sans doute aucun dans cet abandon de soi.


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Rêve de Théodora

   Dans le jardin public d'une capitale, Théodora se laisse couler le long d'un escalier tournant à l'intérieur de rochers maçonnés. Parvenue à mi-hauteur, elle lève la tête, pressentant de l'agitation derrière elle. Au sommet des marches elle voit un vieillard croisé là-haut tout à l'heure. Il gesticule à son adresse, tout en articulant des paroles qu'elle ne parvient pas à saisir. Derrière lui apparaît un deuxième vieillard, plus chenu, plus cassé encore.
Théodora s'est arrêtée et les observe. Les voici qui entreprennent la descente périlleuse, accrochés d'une main à leur canne, de l'autre à leur chapeau. Ils s'approchent en cahotant. Tout essouflé, le premier demande à Théo de se pencher : il a une requête à lui faire. Il la chuchote à son oreille.
Elle se redresse lentement.
Ne lisant de refus dans ses yeux, le plus ancien s'avance...il ouvre en tremblant le frais corsage de soie verte et caresse les beaux seins.
Alors, doucement, Théodora se détache. Légère, elle secoue ses courtes boucles brunes. Et s'envole dans l'escalier.
Son cœur bat très fort.


*


Une tache vive

   Tout à coup cela force mon regard au milieu de la foule debout qui écoute les groupes : la tache, orange, de sa chemise.
Elle est large, lourde pour ses quatorze ou quinze ans. Elle n'écoute pas la musique. Elle tourne le dos à la scène, elle ne prête pas attention à ce qui se passe autour d'elle (tout l'après-midi elle sera ainsi détournée de la scène). Elle est plantée droit devant lui, et de ses bras tendus, ouverts, de ses mains ouvertes aussi, de ses mains de femme, de ses yeux en plein dans les siens, elle désire qu'il comprenne quelque chose. Dans la pénombre des érables, des tilleuls immenses, dans le flot des rythmes, dans les allées et venues des gens.
Je l'ai d'abord pris pour une fille lui, avec son corps menu, ses épaules pleines, sa poitrine ronde, ses mèches blondes crêpées ; son visage, je ne l'ai vu vraiment qu'après: les yeux soulignés d'un trait sombre, les lèvres fines pincées qui se moquent, se rebiffent. Cet air ! la nuque très droite rejetée en arrière — par défi ? provocation ? — le torse en avant, les mains dans les poches, il fuit patiemment hors d'elle, évite chacune de ses tentatives d'étreinte. Mais reste là !
J'étais assise au fond du parc et ils me tenaient fascinée par cette espèce de danse qu'ils menaient, lente et répétée, monotone. Par moments je les quittais, reprise soudain par le rythme là-bas. Mais je ne pouvais m'empêcher de les voir à nouveau, d'être avec eux tout ce temps qu'ils se donnaient à voir.
Le visage penché vers lui, les yeux rougis, elle parle, parle encore. Il ne dit presque rien. Il regarde de côté, épie les regards, ne fera jamais mine de s'en aller.
Était-ce la chaleur ? — il faisait frais pourtant sous les grands arbres — mes joues se sont mises à brûler quand elle a posé ses mains sur ses épaules nues, quand elle a pu le toucher enfin, le tenir pour elle un instant malgré lui.
C'est à cet instant-là que je me suis détachée d'eux. La nuit a fini par dissoudre la tache orange ; et les guitares endiablées du Docteur Feelgood, le jeu de scène provocant de Lee Brillaut avec ses yeux d'illuminé — une révélation cette nuit-là dans le petit village de Gierle, à la frontière hollandaise — m'ont fait quitter ma place pour me mêler à une foule en délire. Je les ai oubliés.


*


Fugace

   Une longue forme brune vient s'asseoir sur la banquette proche de la mienne. Nos yeux se croisent et se décroisent vivement. J'ai attendu le bus devant le jardin du Petit Quinquin dans ce froid matin de décembre et l'eau du parapluie que j'ai tenu serré contre moi par mégarde, a trempé mes pantalons aux genoux. Je suis assise dans le fond et tournée vers l'arrière du bus je vois la rue Nationale défiler à l'envers, le beffroi de la Grand-Place s'éloigner.
Je me sens peu séduisante ce matin. Je suis partie trop vite, sans prendre le temps de me maquiller : à peine une touche de rouge sur les lèvres, mais cela ne peut compenser mon manque d'élégance, les grandes taches d'eau sur mes pantalons clairs, mes bottines boueuses, et ce blouson dont je déteste la couleur mais que j'ai mis pour mieux me protéger du froid vif. Si je m'étais sentie élégante, j'aurais regardé sur ma droite l'autre qui m'a paru belle, mais ainsi prise d'humidité et de grisaille j'en abandonne l'idée et me recroqueville dans mon coin en essayant de penser à autre chose. Et pourtant.
Avenue de Dunkerque. Quand le bus m'aura déposée à P., je vais devoir faire encore un bon bout de chemin à pied dans le vent et la pluie. Tiens, la longue silhouette brune s'est levée et a demandé l'arrêt du bus. Elle sera descendue dans quelques secondes. Un coup d'œil à nouveau, à la dérobée : elle est vêtue de noir, sauf une chemise blanche ; une longue jupe noire lui enserre les jambes et s'évase légèrement vers le bas ; sa chevelure est très noire aussi et souple autour du visage. Le bus a ralenti et se range maintenant. Je m'efforce de regarder le trottoir sur ma gauche, une femme qui passe, la vitrine embuée, mais mon regard revient malgré moi et... La jeune fille tient les yeux fixés sur moi, les coins de sa bouche se relèvent doucement, secrètement. Le beau visage au regard sombre me bouleverse, je sens un sourire glisser sur mes propres lèvres : une seconde nous sommes scellées ainsi. Une éternité.
Le bus est reparti, délaissant sa passagère dans les rues froides de Lomme.
janvier 1985


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Rêverie sur une mélodie de Fauré

  Une épaisse crinière de fines boucles sous un chapeau de paille à larges bords, le minois d’un petit animal, les yeux démesurés, le regard perdu dans le vague, les lèvres épaisses, maquillées à outrance, serrées en une moue d’indifférence, elle attend immobile, assise très droite sur le sofa. Un long voile descend du chapeau et ondoie sur le buste laiteux aux seins ronds. Un fourreau de soie noire l’enveloppe de la taille jusqu’aux chevilles. Elle a les pieds nus.
À l’extrémité de la grande pièce, près de la porte-fenêtre donnant sur le jardin, brûlent une multitude de bougies bleues. C’est par là qu’ils apparaîtront. Elle les voit arriver, vêtus tous les cinq d’un costume clair, portant sur eux l’odeur de la pluie d’été. Ils viendront la saluer et s’installeront sur des fauteuils disposés autour d’elle. Ils allumeront des cigarettes. Puis ils liront tour à tour des poèmes qu’ils auront écrits. Elle écoutera, ou rêvera, fumant elle aussi de longues cigarettes blondes. Ensuite elle lira à son tour, leur confiant quelques-unes de ses rêveries les plus secrètes. Et très tard, quand l’heure sera venue de se séparer, l’un d’eux, par elle choisi, l’emportera pour la nuit.
La flamme des bougies bleues vacille. Un homme est entré. Il se penche au-dessus d’elle et retouche les plis du voile. Puis après avoir mis une mélodie de Fauré, il s’installe à sa table de travail et poursuit le dessin entamé dans l’après-midi.



*


Mues

   Je m’apparente à ces espèces d’animaux qui à certaines époques de leur existence se défont d’une partie d’eux-mêmes. J’avance sur une immense plaine, dont je ne perçois ni le commencement ni la fin. Si je me retourne, je vois sur mon chemin les différentes mues que j’ai laissées. Dépouilles d’un moi qui m’est devenu étranger, je les regarde avec détachement. J’ai retrouvé pliée dans du papier la tresse d’une fille de seize ans, dans une boîte ovale l’anneau d’une autre à peine mariée et dans une armoire son manteau noir râpé. Elles séjournent, ces filles, parmi la foule des êtres croisés autrefois, êtres perdus à tout jamais -- qu’importe ! Je me sens neuve à chaque fois, allant à travers ce vaste espace, tantôt traînant le pas afin de savourer la complicité d’un regard, tantôt le précipitant, vers de nouvelles rencontres, mais cheminant toujours dans le même sens. Parfois l’envie me prend de m’élancer et de courir sans plus m’arrêter, de peur que le temps ne me manque.



Paru en co-edition Polder-Le Rewidiage, 1997



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