Galerie La Petite Renarde Rusée

dimanche 22 juillet 2012

Dan Ferdinande, Anne Letoré, Annie Wallois, À la volée, recueil (extraits)




Dessin de couverture : Pierre Lebrun



À LA VOLÉE
Recueil n°6, Les Dé/mailleuses (juin 2012)
Accompagné de 6 dessins aquarellés
de
PIERRE LEBRUN



DAN FERDINANDE


D'un palier à l'autre

La chatte a toute la maison à elle, de la cave à notre chambre au troisième sous les toits. Sans cesse comme nous elle monte et descend les étages en quête d’un lieu où se prélasser ou bien pour grignoter ou juste pour passer. Nous nous croisons vingt fois par jour à un étage ou à un autre ou bien dans l’escalier.

Dans le bureau du deuxième étage elle vient de se pelotonner au fond d'un tout petit carton, enroulée sur elle-même. Il pleut. Il fait gris. Il dit en regardant par la fenêtre que c'est terrible l'hiver. Je lui suggère de regarder vers l'intérieur où la lumière est dorée.


En fin d'après-midi il m'offre un thé pour me réveiller, je sors d'une sieste d'une heure et d'un peu de lecture. Il me conseille de prendre des vitamines si je veux sortir, aller marcher ou faire du vélo. Mais je n'en ai plus le courage. – Bon et ben à tout à l'heure pour les spaghettis, dit-il. – Tout à l'heure ? mais il est 16h45 ! – Ah bon ? à dans deux heures alors, vers 19h00. – Deux heures ? On se verra quand même ? – Tu monteras lire dans le fauteuil. – Tu ne descendras pas me voir ? – Et toi tu ne monteras pas me voir ? – Rires.



Vers 18h15 je l'entends descendre. – Tu fais cuire des poireaux ? – Non, le potimarron.



Puis il remonte. – Tu remontes ? – Oui, pourquoi... ? –
Il redescend à 18h45, met le CD de Manon de Massenet et lance la cuisson des spaghettis. La nuit est bien tombée maintenant.

Après le repas il passe la 2ème partie de L'Anneau des Nibelungen, La Walkyrie. Dans cette version les dieux, Wotan, Fricka et les autres ont peu de relief habillés en costumes du 19ème siècle. Mais peut-être les fallait-il ainsi pour les montrer pitoyables.
Je sifflote.
Lui : T'iras pas à Bayreuth, si tu siffles, imagine un peu tes voisins !
Je baille.
Lui : T'iras pas à la Scala non plus !
Je ris.
Lui : Tu finiras au Café de la Fontaine si tu continues comme ça !
Je m'endors avant la fin (mais je reprendrai demain !). [...]

*

ANNE LETORÉ

L’homme qui ne prenait jamais l’ascenseur

Ceinture verticale à paliers bavards. Sur tes paliers des pas se croisent, se chevauchent, s’effacent. Sur tes marches des vies s’effilochent. Talons plats, talons hauts, pieds nus, pieds traînants, valises de départ, quelques arrivées curieuses de nouveaux intérieurs. Vertige d’un colimaçon, rigueur d’un escalier de secours, marches de temple ou de phare, je vous ai pris tous, un à un, mollet durci et souffle court. Je vous ai montés sans rechigner, le regard bas sur mes pas inlassables, bras balancés, parfois deux à deux, pressée d’arriver là où le bonheur devait m’attendre. Je vous ai descendus sans regard dans le vide, penchée seulement sur le souvenir d’en haut. Je vous ai descendus marche à marche, sans cabas ni regret, comme on prend l’escalier d’un métro parisien, s’assurant avant tout que le ticket soit bien en main, poinçonné troué tatoué du sésame d’un voyage utopique.

C’est la même chose pour l’escalier blanc que nous avons pris tout à l’heure (1). Nos traces noires de boues dessinaient un contraste singulier sur le marbre. Nous écoutions l’écho de nos souffles qui se répercutait sur les murs crépis, salis de tant de mains posées, peut-être même la tête toute entière qui battait tel métronome d’un cœur fatigué ou lassitude de vivre avec ces marches qui mènent dieu sait où, un temps de vie en haut qui nous oblige parfois à aller en bas et à lever la tête pour voir si l’autre, derrière la vitre des désirs, nous fait un signe, derrière la rambarde voir sa bouche s’entrouvrir sur un
reviens, mais qui souffle ne reviens jamais. Ventriloque haï, qu’aucun vertige ne trouble. Et nous repartions, la nuque courbée, résignée. En un instant, on maudit l’escalier qui nous a séparés de ce que nous croyions nôtres. Le bonheur. Après ce faux départ, nous revenions au ralenti, comme un enfant porte le fardeau de sa mauvaise note, ne sachant pas si l’autre… ne sachant pas si l’autre nous attend encore. Alors, on soupire en silence, retenant un pleur de si peu qu’il ne coule même plus sur le cou. Arrivés sur le palier, nous ne savons plus très bien où se situe la chambre. Mais nous nous souvenons vaguement qu’au fond du vestibule s’envolait un escalier dont la balustrade se terminait en spirale (2). Le cœur battant, nous tenions à mains fermes ce bout de bois tandis que l’autre, derrière la porte, écoutait notre attente, les mains à plat sur le chambranle, attendant peut-être que la clé tourne toute seule dans son pêne. Pendant ce temps, la balustrade tremble et nous haletons plus que jamais. Une envie folle de descendre quatre à quatre ce foutu escalier, ne plus y revenir, lâcher le sac de courses comme ça du haut du quatrième étage et suivre, ébahi, la valse de la bouteille de vin chilien tandis qu’en bas les oranges éclatent et la viande répand son sang sur le marbre blanc. Le fracas fait sortir les voisins qui vous regardent méchamment. Vous avez interrompu leur rêverie imbécile de téléspectateur. Déçus ils claquent la porte derrière eux ; déjà ils pensaient à ce qu’ils allaient bien raconter aux journalistes… mais ce n’était que vous, et votre geste fou de lancer vos courses à la volée. Potiche que vous êtes, ne vous le reproche-t-il pas sans cesse ? potiche comme vous êtes, vous restez là, sur les marches d’un escalier encore plus haut, encore plus loin (3), et vous vous dites : il me semble me trouver dans un mausolée, dans un autre temps (3). Il ouvre enfin la porte, et ses bras se referment sur votre pauvreté qui a le goût de l’orange amère. En bas le sang se répand. L’entrée est lumineuse sur la rue… [..]

(1) Edogawa Ranpo – L’Île panorama.
(2) Richard Hardin Davis – Dans le brouillard.
(3) Stefan Hertmans – Entre villes

*

ANNIE WALLOIS

L’escalier monte seul

Un soir, tes pieds sont de bronze martelant les marches, le lendemain, crissements arachnéens, ou chuintements de semelles, et l’escalier impassible s’incline, se plie, s’accroupit ; il te montre la direction, porte tes pas, te hisse à l’étage devant la porte d’accès à l’espace clos de tes nuits.
Tu comptes le temps en milliers d'étoiles quand le sommeil tarde à venir. Heures flottantes de l' insomnie où se disloque le train de la journée écoulée. Où se bousculent ses visages, tourbillonnent ses minutes. La rumeur ambiante s'est assourdie mais la violence du monde - qui s'invite quotidiennement - fait résurgence dans l'esprit : bains de sang pour les uns, bains d'opulence ailleurs, vies humaines soumises aux échanges marchands... Autant d’ images venues fracturer la porte de ton domaine privé et replacer tes drames personnels tout en bas de l’échelle.
Ce soir pourtant, l'inventaire des désastres planétaires ne saurait faire d'ombre à ce tremblement dans ta chair, au souvenir de l’inconnue abordée dans le café ; ton repos en est à ce point perturbé. Tu t'en agaces. Tu as beau te retourner entre tes draps, le nez dans la fraîcheur du linge séché au grand air, le visage de la belle, un instant chassé, réapparaît aussitôt, à l'instar de la tache de sang magique sur la clé du placard interdit.
Histoire d'enrayer l'exaspération grandissante, tu t'appliques à ressaisir au mot près le déroulement de la rencontre. Mais comment reconstituer une conversation dont seules des bribes surnagent ? Le fil se perd sans cesse et il te faut tout reprendre au début. Un effort de concentration dont tu escomptes un prompt assoupissement, mais qui ne t’évite pas de sursauter aux faibles craquements, parfaitement irritants, provenant sans nul doute de l'escalier de bois. Qui se tient là embusqué ? Qui grimpe précautionneusement à pas feutrés? Qui se recroqueville, retenant son souffle, s’arrêtant sur chaque marche, agrippé à la main courante pour peser à peine ? Et si ?
Les paroles échangées - t’en souviens-tu au moins - sourires fugaces aux lèvres, ce qu'elle a dit, ou pas, ce qu'elle a, ou non, entendu, tes silences, les mots que tu aurais pu choisir de prononcer, à un moment clé, et qui eussent changé le cours des évènements, sans cet esprit de l’escalier qui parfois te dessert. Son aisance, à elle, qui ne te lâchait pas des yeux, dans ce tête à tête rapproché. Ton propre regard, fuyant sur les doigts fins qui tripotaient le carré de sucre enveloppé...Si seulement le sommeil pouvait te délester de ce fatras et, tâche impossible pour toi, le débrouiller, en extraire, peut-être, l'émotion...
Le sommeil tu l’espères comme une alternative au cœur de ton existence, un espace de résonance aux choses vécues, un creuset où le substrat de la journée se défait, où sensations, impressions brassées entrent en effervescence nouvelle, se recomposent, gagnent en intensité, ou se vident, et les mots s'y accouplent hors les lois ; tu attends de ces heures industrieuses que tout soit remis en jeu ; au réveil tu connaîtras le poids réel du trouble qui t'agitait la veille. Pas traînant, pas sautillant, tu dévaleras les marches de l’escalier silencieux. [...]

*

Voir les 6 dessins aquarellés de Pierre Lebrun :
et son site : http://pierrelebrun.net/



A la volée, recueil collectif, Publication Les Dé/mailleuses
Prix de vente : 5 € (port compris)
Pour toute commande s'adresser à :
anniewallois@gmail.com



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