Julien Carré - Poèmes




Elise Carré - Montagne et aurore boréale







Alors nous avions vieilli
et nous regardions nos visages.
Nous n'avions pas peur
ni même de regrets.
Simplement ces regards échangés
qui disaient
Est-ce possible
Est-ce vraiment nous
Nous qui marchions l'âme
et savions sourire.

 

 *




Quand il mit pied à terre, il ne fit évidemment pas de signe de croix. Il ne prit pas non plus possession. Il s'avança sur la plage. Son radeau disloqué faisait prière de la mer au ciel. Prière, poème, une chose de ce genre, disons. Il s'avança sur la plage. Il n'y avait rien, juste un vent. Un vent du Nord. La barbe avait mangé ses joues, il avait vieilli, sans doute, et ne serait-ce son regard bleu, on l'eût cru venu d'une autre époque. En noir et blanc. Sur le sable, ses pas faisaient ligne d'écriture. Des mots, toujours les mêmes, penser aux mots "litanie" et "mélopée".
Il franchit les dunes et pénétra dans les lourdes terres grasses de labour. Des paysans vinrent voir le naufragé. Ils le livreront à la police, mais pas encore. Ils veulent d'abord entendre ses histoires. Ses récits de batailles, de tempêtes, de naufrages. Et s'il est parfois question de mer calme, cela ne les gêne guère, cela fait une pause. Une respiration, comme on dit.
Lui les observe, étonné. Il regarde leurs figures d'anthropophages et se surprend à parler leur langue.
Il se raconte donc, sans jamais cesser d'inventer, sans mentir une seule fois, comme se raconte un naufragé à des inconnus. Comme on se raconte. Il dessine des visages, des pays, des corps, des nuages. Il trace des charges héroïques aux étendards rouges, des embuscades au drapeau noir. Il esquisse des villes. Et colorie, avec précipitation - peut-être un peu de honte - les mers et océans.
Les autres se taisent. La nuit vient, ou plus précisément revient. Ils prennent en silence la décision de le laisser partir.
L'un lui offre une lanterne, en échange du récit, explique-t-il.
Puis tous s'éloignent.
Alors, il souffle la petite flamme et poursuit sa route.




 *





La croisée

Singulièrement, il n'avait plus peur. Il connaissait maintenant la croisée. Des chemins. Il portait une vie rapiécée. Pièces des désirs des autres. Manches élimées. Le froid qui l'entourait n'avait de gris que l'odeur. Il paraissait plutôt bleu, presque serein. D'ailleurs, il n'avait plus peur. Un poids en moins, pensa-t-il. Comme on desserre les doigts agrippés. Au cou. Respiration nouvelle. Nulle vapeur forestière, pas de hautes futaies. Respiration de plaine. Ciel lavé, voici venu le temps mon amour, écrivit-il, d'abord. Puis il songea. Sous les ongles, la terre brune dégageait une odeur de dahlias. Des jaunes et mauves. Venu le temps mon amour. Une vie rapiécée. Le neuf n'existe pas, il faut faire avec. Coudre du vieux, c'est toujours coudre. Que n'ai-je écrit plus tôt. Il soupira. Voici venu le temps mon amour. Les désirs des autres, les envies des autres, qui font une brume dans laquelle l'on avance. Dans la brume des autres. Leurs rêves pour nous. Pensait-il. Et ce costume, trop grand, trop petit, s'use, jusqu'à n'être plus qu'une trame qui laisse apparaître la peau. Fleurir. Ce qu'il faudrait apprendre, c'est à fleurir. Pas à se vêtir des certitudes, angoisses, craintes, ambitions des autres. Fleurir. Tu trouverais cela idiot, mon amour. Te demanda-t-il. À la croisée des chemins. Il y eut ton sourire pour réponse, cela le tranquillisa, un instant. Cet instant où il n'avait plus peur.




 *





Deux têtes de plus

Mon chagrin avait bien deux têtes de plus que moi. Mais poli et discret. Il n'avait - et ce n'était pas le moins étonnant - aucune envie d'exubérance, sobre, il se fondait dans le paysage, s'excusant quand par mégarde - je remarquai assez vite sa propension à l'étourdise, une maladresse charmante qui donnait envie de le serrer dans vos bras, pour tenter, malgré tout, de lui apporter une consolation (un apaisement, ai-je envie de préciser) - il bousculait un objet, un animal (de nombreux moineaux couraient entre ses jambes) ou une passante.
Il me cédait toujours la place, les rares fois où je prenais le métro, et me tenait la porte - comme avec galanterie, car on ne me retirera pas de l'idée qu'il s'agissait aussi de cela.
Il s'effaçait pour ne pas paraître sur la photo, me laissant croire à son absence, ou à la possibilité que je puisse, un jour, l'effacer.
Il avait parfois disparu. Je me retournais, saisi par le silence de ses pas, le cherchais du regard et ne le trouvais plus. Peut-être avait-il pris de l'avance, je pressais mon chemin, arrivais au coin d'une rue, regardais d'un côté puis de l'autre. Nulle trace.
Le temps passait, celui que l'on mesure.
Puis par le souffle d'un matin de mars, aux odeurs mêlées d'hiver jamais tout à fait sorti de l'automne et de printemps qui ne sera jamais vraiment l'été (l'odeur de mars de mon pays), par l'air empli d'attente qui ressemble tant à l'espérance de n'importe quelle gare, par la grâce de quelques notes-clés envolant-ouvrant les trésors de la mémoire, par quelque petit geste, il rappelait sa présence, ne m'oublie pas, et de ses signes, aux allures de myosotis, je guettais la venue.
Son visage, jamais je ne parvins à le distinguer nettement. Impressions étranges, ombres. Une fois, tout de même, j'osai. Je m'approchai de lui et lui ne fuyait pas. Mais ce que je vis, je ne le compris pas.
Ses mains exprimaient peu et il n'était pas facile de deviner s'il venait pour embrasser ou étouffer. Mais je n'avais pas peur, quoi qu'il advienne - on me reprochait alors cette apparente soumission à la fatalité, comme si cela avait la moindre importance. Je marchais comme je l'avais toujours fait, les semelles s'usant invariablement aux mêmes endroits, le soleil aux doigts de blé glissés dans ma barbe, y laissant ses empreintes, la pluie renouvelant sans cesse sa miraculeuse tâche, le vent pareil aux souvenirs, et lui dans mon sillon.
Il me dépasse de deux têtes et sourit comme je t'écris.





 *






Le monde n’est pas une sale maladie.
Il y a des jours où il purule, je te l'accorde, avec des enfants déchiquetés et du mensonge plein les mains. Mais il n'est pas une sale maladie.
Il n'est pas nécessaire d'aller très loin pour s'en convaincre. Une sale maladie créerait-elle des aurores aux doigts de rose ? Et les visages aimés ?
Une sale maladie aurait-elle tes yeux ?
Le monde n'est pas une sale maladie, il est une beauté singulière, il est la somme des souvenirs et je retiens un, il est au centuple et se multiplie à chaque instant, il s'écoule dans l'avenir et c'est aussi un murmure (pareil au tonnerre !).
Le monde n'est pas une sale maladie, il est à la mesure du regard que tu lui portes. Il est ce que nous en faisons. Il est exactement ce qu'il est, une prophétie, une promesse, une ligne d'écriture. Le reflet du soleil qui s'égoutte du barbelé.




 *





Ne cesse

Il avait laissé ses camarades le distancer. D'abord en ralentissant le pas. Puis en cessant. Carrément. C'est bien plus tard qu'ils s'aperçurent qu'ils l'avaient perdu de vue. Ils appelèrent, un temps, puis reprirent leur route, qui n'était plus guère qu'un mauvais chemin, sort des armées en déroute.
Il entendit, vaguement, les voix de ses compagnons, portées par des vents inquiets, mais il se contenta de soupirer. Il était assis sur une souche, sèche, lumineuse au milieu des graminées. Le barda à ses pieds. De sa poche, il sortit un vieux cigare, une boîte d'allumettes. Il fit le nécessaire.
Il fumait, sans trop savoir. Depuis longtemps ses doigts n'avaient été aussi calmes. Du sac trop usé qui gisait à ses pieds, il tira un livre. C'était un missel. Il ne se rappelait plus pourquoi il avait ce missel avec lui. Mais là n'était pas le problème. Juste que "missel" lui évoquait le prénom de son père. Et la découverte par celui-ci de la merveilleuse absence de Dieu, à douze ans, au soleil d'après la pluie. Un soleil aux relents de vert, éblouissant.
Oui.
Au loin, ses camarades s'étaient tus. Ou le vent avait tourné. Aucune importance. Il passa la main sur son visage, s'arrêta sur la barbe et songea qu'il ne la reconnaîtrait pas, peut-être. Qu'il l'avait croisée, sans doute, au plus fort de la bataille et qu'il ne l'avait pas reconnue. Que dans le train qui les avait ramenés sur la capitale, c'était elle, qui longeait le couloir, qu'elle l'avait frôlé et que lui n'avait su que faire. Si seulement il avait murmuré son nom, se serait-elle retournée. Savait-elle qu'il était là.
Sa main retomba, il toucha le bois mort sur lequel il était assis. Relief cartographique. Il reconnut la forme, le dessin, de quelques îles grecques et le visage rêvé d'Ulysse.

Plus tard, je ne sais
s'il repartira.
Il s'endort dans les bras
de la femme.

La suite lui échappe.

Une mésange interrompit sa rêverie. Charbonnière, pensa-t-il et qui eût pu le contredire. Il lui jeta de grosses miettes de pain dur. Elle dut s'y reprendre à plusieurs fois avant de s'enfuir avec son butin. Entêtée et belle, la vie.





 *





Plus tard
à l'heure exacte
où le passant
sera saisi d'un doute
et portera ses mains à ses poches
à la recherche de ses clefs
tu apercevras
une chaussure,
et tu penseras au mot "soulier",
abandonnée sur le trottoir.
Une chaussure de femme.





 *

 

 

La fatigue lui perlait au visage et souvent il s'asseyait sur une souche, ou une lourde pierre. Parfois une borne kilométrique.
Sa trajectoire se perdait au cœur des montagnes.
Des traces, plus loin.
Il faudrait respirer calmement et longuement. Sentir le corps revenir à la chaleur.
Mais la pluie reprenait.
Un ruissellement le long des flancs. Le creux d'une caverne.
Jambes noueuses et âme trempée.

Allumer un feu, lumière tremblante des brindilles, odeur de la résine.
Des cascades, à l'Est.
L'étrange forme des nuages ⎼ comme autant de souvenirs.
Le murmure à soi-même, un chant.

Les légendes, il faut construire et raconter les légendes. Les siennes. Toute mythologie est propre à soi.

Puis la neige tourbillonne comme le silence. 
Et sans doute le soleil.





 *






Les dernières lueurs, à l'Ouest, éclairent les nuages qui moutonnent, dans la Presque Nuit.
Les bruits du jour s'éteignent et dans l'entre-chien-et-loup d'autres naissent.
À ces heures incertaines, le monde retrouve des traces de magie et de possible. Du flou se dépose sur les choses et leur donne nouvelle consistance, nouveau relief.
Il neige quelques flocons de peupliers et les blés, encore verts, ondulent.
De toutes mes forces je m'accroche à cela.
À cela et à l'espoir, même ténu, que j'ai quelque chose à écrire.
Je baisse le regard.
Il fait chaud, je t'écris couché nu, à la lumière d'une lampe de poche, pour ne pas attirer les moustiques.
Je songe à toi.
La lune est à son premier quartier. On distingue ses cratères. Je n'y planterai aucun drapeau.
Juste mon regard. La lune.




 *






Parfois je n'étais pas bon. Je manquais d'empathie.
Ses sandales, usées, le portent avec courage mais ne rendent guère justice à sa virilité. Il a l'air d'un vieux moine, ou d'un moinillon. Non, la vérité c'est qu'il ressemble à un moine entre deux âges, aux sandales grises de poussière, s'avançant vers Jérusalem ⎼ il a encore de la route, sa carte indique qu'il frôle les faubourgs de Vienne.
Parfois j'étais juste là. Da-Sein et pas Sein (lui susurre sa mémoire, sans qu'il sache si ces concepts sont pertinents ici. Ces mots résonnent en lui comme comptine, dont on aurait oublié le sens).
Le temps a passé et il s'approche du but. Il a fini le voyage à pieds nus, les sandales l'ont abandonné à l'approche de la Palestine. Les premiers jours, il a souffert, il avait les pieds fragiles, puis la route les lui dégrossit et il progressa heureux.
Parfois j'étais si dur, en moi, contre moi, que j'étais dur aux autres, à toi. J'étais le feu et rêvais la cendre.
À l'ombre de la Croix, il se repose enfin. Il sourit comme on embarque.

Il n'y a pas d'autre voyage que celui-là. Chaque pas est un monde, devrait être un monde.
Là où je suis arrivé, ce n'est que le début.

Peut-être commençons nous seulement.






*






échanges de regards inquiets. Que faire ? Voilà près de trois jours révolus qu’Il n’a pas donné signe de vie. Les anges chuchotent. Puis l’un est désigné, ou se porte volontaire (sur ce point les avis divergent) et, délicatement, sur la pointe des ailes, monte au Perchoir - c’est ainsi qu’ils désignent l’Endroit, entre eux - puis toque. Pas de réponse. Toque à nouveau. Écho qui n’illustre que l’absence. L’ange pousse la porte. Avec déférence et - il faut bien l’avouer - une pointe d’agacement. L’Endroit est vide. Vide de la Présence, car sinon c’est à peine si l’on peut poser le pied quelque part (d’ailleurs, l’ange bat des ailes), des livres, des milliers, de lourds fauteuils en cuir, des nuages, des tasses de café (bues) et un immense bureau. Le beau fauteuil (il pense "le trône" mais en réalité il s'agit bien d'un fauteuil) (un fauteuil confortable et de grande classe mais juste un fauteuil, pas un trône) encore tiède. Un encrier, une plume - d'ange ? s'interroge-t-il. Une feuille, à l'écriture reconnaissable entre toutes. "Car Je n'existe pas" est-il écrit.
Perplexe. Puis effrayé. D'une peur d'homme libéré - ce qui est nouveau pour l'ange.
Il s'éloigne du bureau, quitte la Pièce, sans prendre la peine de repousser la porte et redescend. Une larme coule et heurte un sourire, si bien qu'à l'œil nu l'on ne peut dire s'il est triste ou s'il se réjouit.
Que dois-je comprendre, que dois-je leur dire… Voguant sur ses pensées, s'aperçoit-il que le vent l'éloigne ? On pourrait imaginer, même, qu'il s'éloigne à dessein. Qu'il pense que chacun devra à son tour monter jusqu'à l'Endroit, constater l'Absence… ou non, lire le mot et en tirer ses propres conclusions… Peut-être - mais sait-on jamais - se reproche-t-il l'instant où juste après la lecture de la Phrase il a cru détenir la Vérité (?).
Voilà. Il a touché le sol. Il aperçoit un églantier (et songe à toi), abandonne ses ailes et n'en conserve qu'une plume (il me faudra dénicher un encrier, énonce-t-il à voix haute).
Puis il avance.





*





Le commissaire Maigret fume la pipe. Madame tricote. Julien Carré boit une bière.
Il parle au commissaire, qui tire sur sa pipe. Ne dit-on pas une bouffarde ? Le commissaire l'écoute. Un mélange d'attention et de distraction. Et ce vent du Nord. Le commissaire fume la pipe et écoute. Julien Carré boit la bière et parle. Madame tricote.
Les mots s'enroulent dans la fumée et fondent en mousse blanche. Un mot comme une larme. Un mot comme un sourire. Innocent et gêné tel un nuage.
Dehors il pleut. Gouttes aux carreaux. Le commissaire écoute, parfois il y a silence, juste le bruit d'une calme partie de dominos, au fond, deux hommes assagis par tant de vie qu'ils ont le souffle court.
Puis, reposant la bière, Julien Carré parle. Au commissaire, à Madame, aux deux hommes, à la patronne, aux dominos, à sa bière, aux volutes de fumée… et disparaissent ses mots, et au loin les nuages… paroles du vent du Nord…
La voix est haute, posée sur une terre brune de labours. Le commissaire fume la pipe, Madame tricote, Julien Carré parle.
Puis se tait.
Pipe à la main, le commissaire va parler, à son tour. Car il est temps.
"Je ne sais pas, dit-il."





*





Quant au navire


Le capitaine n'avait même pas consulté sa boussole. Pourtant il était midi. Le vent brisait les voiles et au mât pendait une mouette. Une mer étale, pensa le capitaine. Il vira de bord et on verrait bien.

Les yeux de la mouette roulent. Se mêlent les veines du bois, le bleu du ciel, les reflets sur la mer, du soleil et des voiles. Un étourdissement. Puis elle s'envole. Et se rêve albatros.

La mer n'avait pas conscience d'être mer. Elle était là. Diverse et diffuse. Minuscule. Immense. À l'étroit.

L'aiguille, invariablement, marquait le nord. Nulle fantaisie. Ce qui désespérait le capitaine. Une boussole, pourtant, de premier ordre. Gravée aux initiales d'un ancêtre. Mais le nord.

Le mât indique midi. L'heure qu'il est, précisément. Plus tard, le regard changera. Le nôtre, aussi. Du vide et du temps. La perte.

Et le vent, de si loin, s'emplit de poussières de désert et sable le pont, mémoire de la terre. Le monde existe, soupire le capitaine, dont le doigt compte les grains. Et lui-même ne sait s'il en est soulagé.

Quant au navire.





*





Vous prendrez votre plus belle écriture
et des feuilles trop blanches.
Vous écrirez lentement, vous concentrant sur les pleins et les déliés,
vous pèserez chaque mot et mesurerez chaque virgule,
vous tremblerez un peu à des mots difficiles,
vous retiendrez votre main
mais saurez que les mots viendront quoi que vous fassiez,
il y aura peu de larmes
et peut-être seront-elles douces,
cela dépend de vous.
Puis vous relirez
plusieurs fois,
délicatement,
à voix haute
sans vous presser.

Enfin, vous l’enverrez.
Ou ne l’enverrez pas.







*




Julien Carré vit près de Montreuil-sur-mer, dans le Pas-de-Calais.
Il écrit de la poésie et publie la revue L'Oiseau rouge.




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