Galerie La Petite Renarde Rusée

vendredi 20 décembre 2013

François Huglo, Un opéra fabuleux (sur les dessins de Guy Ferdinande)


UN  OPÉRA FABULEUX

            On ne présente pas les dessins de Guy Ferdinande. Ils se présentent eux-mêmes dans une revue, « marotte » plutôt, dont ils occupent souvent les pages centrales. En échange, elle les marque d’un pli central. Il y a osmose, échange. Des dessins, avec une revue autour ? La résistance aux premiers (symptôme de leur pertinence) opère un tri, abandonnant à l’entrée de la seconde les conformistes soudain privés de leur confort, les rétines frileuses, les imaginations coincées. Lire Guy, ou Dan, dans le texte, peut aider à lire ces dessins, car il faut les lire, ils ne sont là ni pour décorer ni pour s’enfermer, sans rien qui dépasse, dans le packaging d’un « concept ». Ils racontent, crient, chantent et dansent. Mais commençons par Dan dessinant, par des mots, Guy dessinant, dès l’enfance, donc chez ses parents, dans le quartier des Bois-Blancs à Lille, et si des ponts ont vite été coupés entre l’ado rocker et le père coupeur de cheveux et de pointes de boots, le dessin est resté un fil tendu entre eux. Écoutons Dan :
            « Et ces cheveux dans le cou, viens ici que je te les tonde. Mais il ne touchait pas à ta mèche. C’est pourtant lui qui t’emmenait voir tous les péplums, tous les westerns qui passaient dans les différents quartiers de la ville, lui qui te donnait le goût du marché de Wazemmes, qui appréciait les petits personnages que tu dessinais minutieusement en marge de tes cahiers, sur tout bout de papier, lui qui te rapporta un jour un manuel de dessin. Aussi longtemps que tu étais sous sa garde autoritaire ou dans la maison tout allait, ou à peu près ».
            Des personnages, donc, dès le début des sixties. En 71-73, la cinémathèque du Palais Chaillot a pris le relais du cinoche, et pas bégueules, les airs d’opéras ont pris place aux côtés des rocks du juke-box. Ces musiques sont aussi des images. Les collages de Guy Ferdinande relèvent de l’esthétique pop-rock. Les dessins du même, dans la même « marotte », renvoient plutôt à l’opéra (mise en scène, costumes, lyrisme, expression), même si la pin up et le personnage de BD (Dupond-Dupont, pieds nickelés…) n’y sont pas interdits de séjour. Les collages sont actuels, violents. Ils cognent, saignent, crèvent l’écran des « actualités » téléguidées. Les dessins ne sont pas moins politiques (quel opéra ne l’est pas ?), mais ils convoquent et réveillent toute une tradition, et même plusieurs. De même qu’un livre peut porter une bibliothèque, un dessin de Guy porte un musée. En regard du collage, il est achronique, anachronique ou panchronique. Il est intempestif.
            La scène est primitive. S’y joue le rapport entre les sexes, mais d’abord le rapport entre chaque sexe et lui-même. Les hommes volent, les femmes nagent. Les hommes tordent leurs mains, les femmes sourient étrangement. Les femmes posent, les hommes matent comme des chiens (les chiens aussi). Les femmes limitent le vêtement ou en débordent, les hommes jouent de l’uniforme. Un homme peint, une femme peint. Les femmes portent des loups noirs, les hommes des masques couleur chair. Des visages grimacent, une tête de mort sourit. Un homme se prend la tête entre les mains, une femme prend une main dans la sienne. Tintin oppose un balai à une casserole dans « Le printemps » de Botticelli, Milou observe. Décolletés sur le trottoir, Descartes sur le mur. Descartes (portrait ovale), une femme (miroir ovale). Homme casqué, femme à voilette. Portrait de Nerval, poète pendu, femme à écharpe. Femme, femme (sœurs ?). Femme, femme (amies ?). Femme sous le regard du peintre, autre femme sous son pinceau. Peaux blanches, dessous noirs. Short blanc, porte-jarretelles noir. Bas étoilés, pubis de savane. Dan, dentelle noire. Guy, cheveux courts (noirs), costume sombre, chemise blanche, une femme dessinée à son cou (col ouvert).
            « Sur les traces des surréalistes, c’est pour ça que tu étais à Paris, hein ? ». La question de Dan titillera les lecteurs familiarisés par Guy à l’appellation « infraréalisme ». Entre le sur et l’infra existe sûrement l’un de ces « passages » dont le roman ferdinandien Un fantôme de Lille a le secret. Mais n’anticipons pas. Pour l’heure (début seventies), Dan « dessine » Guy la poursuivant un couteau entre les dents en criant « Esmeraldaaaa ». Scène d’opéra ? Dessin de Guy ? Un peu des deux. Reiser mimait ses dessins. Visiblement, il n’était pas le seul.
           Retour à Lille, avec Dan rencontrée en Avignon. « Tu as commencé à peindre à l’huile sur des toiles et tu écrivais toute la nuit dans la pièce d’à côté ». Osmose, oui. Écriture dessinée (calligraphie), éloquence du dessin. Ne lui manquent ni la parole, ni la pensée. Aux animaux (autres personnages de l’opéra fabuleux, autre hommes ou autres de l’homme) non plus : « Quand tu partais pour deux jours à Paris suivre des cours à la fac de Vincennes avec Gilles Deleuze, François Châtelet et bien d’autres, le chat disparaissait lui aussi. Il revenait dès ton retour ». Deux ans plus tard, à Lille-Fives, le dessin occupe toujours la page centrale. Dan évoque la « volupté de dormir dans la pièce où tu travaillais la nuit entière à tes gouaches et à tes textes ».
            Ces textes n’ont pas cessé d’interroger l’histoire, ancienne et actuelle, de la peinture et, plus largement, de la représentation et de la figuration, jamais très loin de l’histoire de la musique, ou plutôt de la musique, art lyrique ou scène pop-rock, aux prises avec l’histoire. Il suffit d’ouvrir le n° 92 de Comme un terrier dans… l’igloo dans la dune ! pour situer les dessins de Guy. Parce que ce numéro porte en couverture le titre « Olla-podrida de l’École Infraréaliste de Lompret ? Avant même de lire, page 1, l’éditorial qui explicite ce titre, on trouve dès la seconde de couverture un texte sur Elleni Pattakou qui peint des usines et, selon Guy, des odeurs d’usines et des absences d’ouvriers, d’environnement, « de tout en-deçà et de tout au-delà ». Cet en-deçà ne préoccupe-t-il pas l’infraréalisme comme l’au-delà le surréalisme ? Justement, un second texte commente un ouvrage sur « le surréalisme en Belgique » où « il n’a jamais accusé quelque coupure que ce soit avec l’esprit de Dada ». Et sur la même page, une note sur le livre James Ensor et les avant-gardes à la mer nous précise, sans en avoir l’air, la filiation dans laquelle s’inscrivent les dessins de Guy Ferdinande. Parle-t-il seulement d’Ensor quand il écrit : « Marginal et fantasmagorique comme Jérôme Bosch, cependant divers comme Bruegel, tous deux ses grands prédécesseurs. Audacieux aussi, très, tout au moins jusqu’à une certaine époque. Son Entrée  du Christ à Bruxelles est un monument de démesure qu’accompagne encore dans mon musée imaginaire le Grand poème d’Amiens de Clovis Trouille » ?
            Un opéra fabuleux, entre James Ensor et Clovis Trouille ? Prenons le jeu de piste au jeu des citations. Qui a écrit : « Un peintre a le droit de penser » ? Clovis Trouille, mais ce pourrait être Guy répondant à un « revuiste » pour qui l’« entrée des penseurs » suppose une « sortie des artistes ». Qui pose la question « N’y a-t-il pas divorce essentiel entre les vrais artistes qui peignent par anticipation et les marchands de tableaux qui jugent par rétrospective afin d’enfoncer tranquillement des portes ouvertes ? » ? Trouille encore. Ferdinande aurait pu. « Les vieux réalistes crachaient sur tout » ? James Ensor. Leur  « réalité », précise Guy, n’est qu’une arnaque : « À beaucoup d’égards, l’inframonde de l’imaginaire, des rêves, de l’inconscient, mais aussi d’un choix non conforme de vie sociale, qui n’est pas perçu comme autre côté du miroir mais comme étant contigu au monde dit réel est le soubassement qui anime la pensée de ce groupe » (l’École Infraréaliste de Lompret : Guy Ferdinande et ses anagrammes-hétéronymes ! ). « Foin d’élucidation, de rideaux qui se déchirent : il n’y a pas une réalité plus vraie derrière la réalité qui depuis la Renaissance est une représentation du monde, de nos jours, un montage soigneusement filtré et fliqué au service de l’économie de marché, et il y a un en-deçà, un en-dessous semblable à la caverne de Platon où demeurent ceux qui n’ont pas accès à la lumière, au cercle enchanté de la consommation sans rivages, certains y survivant, d’autres se bousculant au checkpoint de l’aliénation, d’autres enfin ayant trouvé au dédale une luxuriance insoupçonnée de niveaux dont un film comme Fisher King, de Terry Gilliam, constitue une vision extralucide ». Sans en avoir l’air, ce « dédale » et cette « luxuriance insoupçonnée des niveaux » décrivent aussi les dessins (et les desseins, les perspectives sur notre passé, notre avenir) de Guy !
            Enfin, qui a écrit « Traqué par les suiveurs, je me suis confié joyeusement au pays solitaire de narquoisie, où règne le masque tout de violence, de lumière et d’éclat » ? Et « Le masque me dit : fraîcheur de ton, décor somptueux, grands gestes inattendus, expression suraiguë, exquise turbulence » ? Guy Ferdinande pour la première citation ? L’un des lecteurs de ses dessins pour la seconde ?  Non, James Ensor, que le roi des Belges fit baron en 1930. Guy, pour sa part, est familier du baron Samedi, titre d’un morceau des Pretty Things et d’une revue qui fut animée par Denis, fils de Dan et Guy, dont les musiques, depuis peu, accompagnent les films et dessins paternels. The beat goes on, comme la lutte et l’opéra !



 

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