Dan Ferdinande, Le Parapluie jaune (recueil)



D’un bleu tendre le ciel ce matin-là pourtant décembre finissait 
Sur la branche dénudée d’un abricotier un rouge-gorge

Elle convoqua ses amours leur donna rendez-vous là dans ses yeux dans son cœur 

Et tout redevint lumineux

L’amoureux réveil

La forme de sa vie tiendrait alors aux seuls mouvements de ces fils fabuleux ondoyant tout autour et ce serait à elle de les deviner et de les animer

Elle prit cette chose en elle apportée peut-être par la lumière mordorée d’un soleil encore bas glissant le long du tronc moussu des arbres


~


à l’Esprit de la Nuit...



L’enveloppe grise de l’amande
est douce au toucher
sous ton doigt elle devient velours


si tu l’approches de ton oreille
et la frottes entre tes doigts
elle devient sonore


sonorité veloutée de l’amande
volupté sonore de l’amante
posée dans le creux de ta main
une nuit...



~



Les jours où délaissant la plume la feuille les mots les figures de ton désir 
tu abandonnes ta quête tu te livres nu 
c’est à moi alors de veiller sur toi 
 
D’un seul trait de salive ma langue déroule un ruban sinueux 
de tes yeux à tes paumes ouvertes des veines de tes poignets à celles de tes chevilles
Je t’enrobe d’un cocon translucide Je te ceins d’une gaine soyeuse
Ensuite je guette une nuit étoilée
Avec précaution je te roule précieuse chrysalide jusqu’au pied d’un arbre un olivier
Là j’attends ta naissance
Dans le bruissement des feuilles grises dans l’herbe rêche parfumée tu commences à remuer doucement
Je serre dans ma main une pierre lisse prise dans le paysage ocre-rouge — lieu de passage des flux gri-gri par lequel je convoque les forces de la terre

Quand tu murmures le mot convenu je deviens ton abri 
pour la nuit


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Brusquement une fulgurance pâle vient de fendre le paysage et me cloue à la terre
Toujours cette même blancheur de ton corps qui me surprend à chaque fois
— paroi abrupte d’un rocher lumineux tronc laiteux d’un arbre dépouillé de l’écorce sur lequel ma main propage sa brûlure

C’est toi que je vois passer dans mon paysage
toi que je regarde vivre de près ou de loin

Il me reste toujours assez de temps pour mon voyage solitaire — seule et pas seule

Je te rencontre dans mes parages pourtant les retrouvailles n’entament jamais le voyage intérieur
L’air est doux dans le jardin envahi de feuillage sa voûte enserre étroitement le fil de la rêverie

J’avance non loin de toi vers l’imprévisible bouillonnement des jours à venir 
en retenant mon souffle


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Les buissons épineux griffent résille pourpre sur le tissu tendre du ventre des seins des jambes sur le blanc veiné des bras 
Ils tentent d’arrêter ce qui veut s’insinuer au creux du monde clos refermé — sentier effacé pour qui ne l’aurait jamais emprunté
Appartenir à cette colline d’un monde ancien
Retourner à elle 
Se laisser reprendre par elle et recouvrir de sa terre chaude de ses brindilles de ses insectes 
Se laisser envelopper rouler dans ses sucs ses fils argentés 
Se laisser imprégner de toutes ses essences 
Devenir plus semblable à elle disparaître dans ses plis 
et vivante encore respirante se laisser déglutir par elle lentement 
Qu’elle s’incruste sur le corps tout entier 
Qu’elle y trace ses marques 
Qu’elle l’immobilise ce corps détaché d’elle oublieux trop longtemps 
Et qu’il se mette à osciller au gré des souffles comme l’arbre à la résine odorante si souple si léger si haut tendu
Finir par ne plus exhaler qu’un parfum au lieu de la voix du bruit humain


~


Volets ouverts sur les étoiles j’attrape la nuit 
Elle ne brillait pas volets clos 
ni ne rythmait la brise légère le souffle régulier des insectes 
Je me blottis contre toi avant que la terre ne nous recouvre 
Je te touche mes doigts contre tes lèvres mes jambes nouées aux tiennes 
Qu’est-ce que je tiens plus sûrement que ton corps ? 
La terre s’effrite s’éboule en avalanche pas de prise (la terre n’y est pour rien) 
Qu’est-ce qui me retient plus fermement que tes mains ? 
Le monde afflue par bouffées — vents doux vents aigres les souffles emportent ou déroutent 
Au cœur des zones d’ombre quel peu nous tient ? 
Le désastre gît et croît en nous depuis l’origine des temps 
Mais par un chemin de crête obstiné je parcours chaque pli d’une contrée claire et tiède 
Par un étroit chemin de crête tu inventes des passages 
et je passe avec toi


~


à Salif Koné, sans-papier



Par quoi commencer ? comment peut-on commencer ? tout n’est-il pas en perpétuel devenir ? y a-t-il un commencement à une seule chose ? tout ne découle-t-il pas de tout ? Les événements s’enchaînent les uns aux autres en un glissement infini de particules sombres ou lumineuses et nous entraînent le long des jours en cahotant

Dans le fond du jardin des violettes ont percé la croûte de janvier — on sait qu’il peut encore neiger pourtant Les choses affleurent ne se laissent pas saisir dans leur forme définitive mais on les sent bruissantes tout autour 
 
Exultation sourde (déjà le grain de sable a enrayé la lourde machine)...
Vous soleils imprévus astres superbes nés d’épousailles du hasard amants magnifiques de la vie jusqu’en la mort approchée — goûtée du bout des lèvres pincées (goût aigre) — vous amants obstinés quelle frontière vous arrêterait sinon la toute ultime


~


Dans le champ ouvert de leur chimère ces deux-là se nourrissent de bribes ôtées de la trame qui entrelace les heures sombres les heures claires
Des jours et des jours à se savourer insatiables des yeux à se becqueter voraces du bout des doigts à se dévorer goulûment à croquer les mots qui sortent de l’un de l’autre 
Et plus ils se mangent plus ils se donnent à manger 
Ça n’en finira pas
Des fois elle s’étonne de se retrouver hors de lui déconcertée ne comprend pas qu’ils ne fassent pas qu’un encore 
Ils s’ennuieraient ! dit-il
Une nuit il murmure qu’il l’attendra quand il sera mort 
Emporte-moi avec toi plutôt 
Non, elle continuera de vivre, elle le rejoindra après 
Dans les limbes ? 
Quelque part... le néant ça n’existe pas
Alors elle se met à rêver de cette errance à travers l’univers 
Elle y croit puisque c’est lui qui le dit 
Et ils finissent par se donner rendez-vous à la lisière de l’infini
Le vaisseau grince et les emporte 
Pour elle il siffle le bruit du vent et pousse le cri des mouettes.


~


Un soir elle perçoit le bruit régulier d’un vrombissement Quel moteur de quel engin dans la nuit noire ? Elle tend l’oreille du côté du jardin... rien Du côté de l’autre chambre... rien non plus Alors elle monte dans la pièce où il travaille... Allongé sur le dos à même une couverture dépliée sur le plancher fenêtre ouverte béat dans la brise nocturne il dort nu
ronflement... ronflement... ronflement... ronflement... ronflement... ronflement...
Sans doute l'aura-t-il attendue et se sera-t-il endormi en l’attendant


~


tuit tuit tuit tuit 
poivrier poivre sec 
poivrière tu dors 
l’air sent la fumée 
feu de feuilles deuils cruels 
d'un œil je veille sur ton sommeil 
fourmillante couvaison 
inconsciente cueillette 
amassée sur ta feuille 
au réveil


~



Cet après-midi-là d’écume mousseuse et de verts remuements nouveaux il hasarda une caresse sur l’un de ses seins comme ça imprévu ni vu ni connu 
Mais elle l’avait vu et d’un élan fut contre lui
Il lui donna sa chaleur Elle en échange se délecta de passer ses lèvres et sa paume arrondie sur la tiédeur de l’aimé 
 
Plus tard elle s’en alla se mêler aux arbres du Mont Kemmel — glissa du singulier à l’universel de l’universel de cet enlacement à ce bois en particulier de la sève qui courait en lui à la sève qui montait et descendait dans le fût des longs arbres de sa peau moelleuse et claire à l’écorce grise et délicieusement rugueuse des troncs effilés glissa de sa danse joyeuse au balancement tranquille qui mouvait le sous-bois

Cette fin d’après-midi-là elle eut une surprise
Un voile inattendu d’un bleu étincelant flottait au-dessus du tapis épais de feuillages qui rampait sur l’humidité noire du sol Elle se demanda comment le ciel avait pu s’insinuer jusque là
Blottie contre un arbre au cœur de cette ondulation azurée nouvellement surgie elle attendit les souffles et les grincements familiers


~

Ovale
(le portrait manquant)
d’où tu te glisses floraison luxuriante
Ovale la conque de tes doigts 
autour de ta féminité tiède 
par où s’extraire et naître au monde 
par où prendre le large
et se réjouir

Dans le bois du Percot liévinois l’exubérante silhouette se faufile aux abords de la fabrique désaffectée — antre de l’innocent lieux sombres peu rassurants des jours ordinaires À petites lippées gourmandes elle s’applique à savourer près de lui la lente coulée du temps comme on goûte des épices nouvelles Pour elle c’est la porte du monde invisible ce bois Les heures se passent à regarder la lumière ruisseler à travers les feuilles à écouter grincer les arbres et certains feuillages bruire ou gronder comme la mer à s’arrêter quand il a plu devant une flaque d’eau pour voir un nuage y entrer prendre toute la place et disparaître sans avoir fait une seule petite vague à gratter la terre à la humer à en extirper des pierres — la tête d’un chien le corps d’un dromadaire un visage... Elle essaie dans l’air des constructions — fragiles — et lui l’innochint il invente d’étranges histoires dans de drôles de dessins
Ils s’arrangent avec le monde comme ça



( sur un dessin de Guy Ferdinande)


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Quand ça se resserre un peu trop dans le paysage des hommes elle change de paysage se met pour un temps (quelques heures) à l’abri Puis à nouveau la tempête de jour en jour plus forte le tourbillon d’un mouvement brutal — trouver alors des galeries inventer des passages par où se rejoindre se toucher du bout des doigts du bout des mots des images gestes d’amour d’attention dans la déroute Peut-être qu’ils n’ont jamais été aussi essentiels ces signes peut-être qu’ils rivalisent de force avec la violence de la force qui s’applique à les étouffer — bonheur pris en dépit de la tourmente aiguisé par la colère qu’elle fait naître ravi au sort

Lui n’a pas besoin de s’éloigner il s’écarte en plein milieu et ne s’en tient que plus près de l’épicentre C’est à travers lui à travers les impulsions de son corps à lui que lui parvient le plus fort le monde Les pierres la terre l’herbe les arbres le chant des oiseaux le ciel lui parviennent encore mieux filtrés par son corps son regard sa voix — son corps à portée de sa main à tout instant qui pulse son flot de sang comme un message vers elle
Il la touche sans cesse elle pose ses mains sur lui comme sur les arbres ou contre la terre (s’assurer qu’ils sont bien vivants saisir avant que tout ne s’efface de leur trace à tous deux tenter de réfuter l’éphémère !...)



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Ça ressemble à une danse dans la pluie le vent fort Le chemin est désert faufilé du Mont des Cats vers Berthen — un tel cadeau offert... et pris 
Devenir sur l’instant barque à voile — parapluie jaune tordu dans tous les sens (le parapluie de Maud !) — Ça tangue ça vire ça roule à la moindre rafale Se retrouver à tournoyer au beau milieu des prés d’un vert frais des terres ouvertes du bois enveloppé d’une brume violette sous l’éclair doré des flèches de l’abbaye seule au cœur des éléments déchaînés Éclats de rires mains cramponnées au parapluie cris joues tendues vers le rideau de pluie 
S’abandonner ici à sa vie de végétal (quotidiennement méticuleusement gommée) S’essayer à cette terre nouvelle — les frênes les hêtres les charmes approchés touchés Prendre cette trouée — ces passages dans ces monts minuscules qui rythment l’espace presque jusqu’à la mer Esquisser les prémices d’un retour à la terre se rentrer doucement apprendre à se glisser comme un insecte dans l’élément originel


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L’altra donna esiste non esiste esiste non ...
existe l’autre femme
zolle nere umide molle 
mottes de terre noire affleurent
ombrent les sillons de neige
dans le val radieux de Cassel
entre Noordpeene
et Zuytpeene
au cœur du champ de bataille
l’autre femme
glisse ses doigts dans la trace
d’un sabot et se fait biche
sur la colline de Tom
passe le bout de ses doigts sur l’empreinte
neige légère d’une patte d’oiseau
et devient oiselle sur le Tom Veld
Tom le cerf l’oiseau
et moi-toi-l’autre femme
sautillant
sur le chemin qui craque
s’entrouvre sous les pas


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Ballade des moulins de Watten


Moulin lunaire
visites : uniquement sur rendez-vous
les nuits de lune de miel au printemps


Moulin solaire
visites : uniquement sur rendez-vous
au treizième coup de soleil en été


Moulin stellaire
visites : uniquement sur rendez-vous
à la belle étoile en automne


Moulin ventaire
visites : uniquement sur rendez-vous
contre vents et marées en hiver




(Niania et ses Nénuphars, 1999)


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