Galerie La Petite Renarde Rusée

dimanche 8 janvier 2012

Guy Ferdinande, Le temps et le néant



Don Quichotte : Que dirais-tu d'une île ?
Sancho : Une île ?
Don Quichotte : Ou d'un château, festonné de tourelles ?
Sancho : Un château ?
Don Quichotte : Ceint d'un parc, où le soir glissent des tourterelles ?
Sancho : Ce rêve me sourit. Mais dans combien de temps ?
(Don Quichotte, musique de Jules Massenet, livret d'Henri Cain)


      Vous avez très certainement remarqué qu’aujourd’hui la plupart des artistes sont méconnus, méconnus voire inconnus. C’est moins intriguant que ça ne facilite les choses : si vous voulez devenir artistes commencez d’abord par être méconnus, ce n’est pas le plus court chemin mais c’est le moins dénué d’aspiration. C’est à un tel point que j’en ai entendus qui revendiquaient le droit d’être méconnu, comme si ne pouvait pas être méconnu qui veut ! A contrario, il n’en manque pas des Lucien Chardon, Georges Duroy et autres Eugène de Rastignac, qui sont devenus artistes avec un grand A pour avoir su tirer en temps réel le substantifique usufruit du caractère non contraignant de la méconnaissabilité. Moi qui attends depuis très longtemps de devenir artiste sur ce mode de la méconnaissabilité, je ne me plains pas, c’est un bon plan pour se la couler douce. D’abord ce fut : « Quand je serai grand, je serai artiste ! », ensuite, un rien euphémistique : « Quand je serai vieux ça ira mieux ! », et enfin : « Avec la postérité, c’est artiste à perpétuité ! ». Une fois j’ai essayé de faire comme si c’était arrivé, un peu pour voir l’effet que ça produit et aussi parce que Dan ne supportait plus qu’à chaque fois qu’on me demandait quelle était ma situation je réponde : « méconnu ». Ça n’avait aucun sens pour elle.
- Vous faites quoi dans la vie ?
- Méconnu !
- Méconnu ?
- Méconnu !
      Mais faire méconnu ça n’existe pas, on peut être méconnu mais on ne peut pas faire méconnu, il n’y a pas de mots pour ça.
- Alors dites-moi en bon français ce que vous faites !
      Moi, un bon Français… Comme il y va, le pékin ! J’avais l’habitude de répondre « méconnu parce que le statut de méconnu m’apparaissait comme l’antichambre de l’art, mais parfois je faisais un lapsus et je disais « inconnu ! ». Quand enfin je comprenais qu’il fallait que je réponde quelque chose de grammaticalement correct, je répondais : « rien ». C’est ainsi que de guerre lasse, Dan m’engagea à répondre : « artiste ». Sur le coup, je me dis qu’il y aurait peut-être quelque imposture à répondre « artiste » mais comme j’étais quand même curieux de voir l’effet que ça fait d’être pris pour mieux qu’on est — et aussi parce que je savais que ça lui ferait plaisir —, je répondis une fois, une seule : « artiste » à une caissière de Castorama qui me demandait quelle était ma situation afin d’ouvrir un dossier de crédit pour l’achat d'une cabane de jardin. J’avais à peine dit le mot magique que, patatras ! elle me demanda de lui présenter le document de l’Ursaff ou de la Chambre des métiers attestant que j’étais ce que je venais de lui dire. Et c’est ainsi que je tins la preuve que ne saurait être artiste qui veut, qu’il faut avoir été beaucoup méconnu, voire si le lapsus s’y met : énormément inconnu, avant de s’aventurer à proférer semblable ânerie.

      Au contraire de laisser entendre que je prétends à l’idiotie, ce qui serait une forme de cabotinage, je préfère la touche plus déductive, ou plus idiote, consistant à me demander pourquoi je ne le serais pas. Pourquoi ne serais-je pas idiot ? La réponse est simple, non ? Parce que la plupart des autres ne le sont pas. C’est une raison parfaitement idiote qui a en tout cas le mérite d’être cohérente. L’idiot, contrairement aux autres à qui le grégarisme et le mimétisme offrent un feedback suffisant, a un miroir : le miroir de l’idiotie, miroir qui fait se surprendre soi-même et qui laisse sur un étrange et parfois désespérant sentiment de stupéfaction. Les questions affluent. Faut-il nécessairement être idiot pour se regarder dans le miroir de l’idiotie ? L’image que perçoit celui qui se regarde dans le miroir de l’idiotie est-elle celle de l’idiotie ou celle de l’idiot ? Si c’est celle de l’idiotie il peut continuer à estimer que la fraction qui associe le numérateur moi au dénominateur image n’est pas réduite, qu’il reste du champ, le même que celui qui fait se demander à la sorcière de Blanche Neige : « Miroir, suis-je toujours la plus belle ? », mais si c’est celle de l’idiot ? Si c’est celle de l’idiot, la question qui était sous-jacente depuis le début, à savoir : est-ce l’idiot qui fait l’idiotie ou l’idiotie qui fait l’idiot ? est suffisamment concluante pour continuer à me conforter dans la certitude de ne m’être pas écarté d’un sujet qui est d’autant moins futile qu’il est mon sujet. Car ce n’est pas dénigrer l’idiotie que de lui prêter une secrète fierté, un sombre rimbaldisme. Prestance que n’ont pas les imbéciles ou les crétins qui du temps de l’école, par exemple, n’étaient pas attitrés à ce lieu de solitude qu’est le fond de la classe. Faites le compte, combien y a-t-il de lanternes rouges dans une classe ? J’ai eu une scolarité exemplaire de ce point de vue. Mais si la question se pose de savoir s’il y a une intelligence de l’idiotie, notamment celle qui consiste à préférer le fond de la classe plutôt qu’être dans la moyenne, nous sommes aussitôt amenés à nous demander si réciproquement il n’y a pas une indigence de l’intelligence. Jadis il y avait autour de notre salle à manger une galerie d’objets rassemblés au fil des ans qui était censée constituer un « musée imbécile », c’est ainsi que je l’appelais : objets insignifiants, incongrus, saugrenus, tout était admissible à condition de participer du détournement de l’esprit du lieu. Eh bien, ce musée fut tout ce que l’on veut : objet de curiosité, d’intérêt, d’admiration, mais jamais, au grand jamais, imbécile. La raison en est qu’un objet seul peut être anachronique mais qu’ajouté à d’autres objets apparemment aussi insolites, il participe d’un mouvement centripète vers ce que nous appelons le sens. Mon alignement d’objets naïvement convoqués au nom d’une soi-disant imbécillité s’était organisé en collection toute bête. De la même façon, aucun mot pris séparément n’étant décisif, je soupçonne mon idiotie d’être au bord d’une particulière similitude avec l’imbécillité de ce musée.

      Heureusement, il y a des occurrences et notamment celle qui consiste à passer la plupart du temps, comme disait Reverdy, au service de la chimère : « Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. Et je l’ai trouvée amère » — ça c’est notre Arthur —, cette amertume née du décalage entre la Beauté et la détraction à laquelle elle a le plus souvent affaire est d’autant moins insolite qu’elle est consubstantielle à la poésie. Dans le village gaulois d’Astérix, le barde est à s’y méprendre cette figure de l’idiot. À la longue, ce décalage finit par nous tailler une physionomie, vous savez ! En ce qui me concerne il me rapporte à ce petit groupe d’handicapés mentaux, légers comme on dit, avec qui, du temps où j’étais éducateur, je m’étais trouvé en grande discussion cet après-midi-là ; cela se passait dans les Alpes, nous étions je peux dire entre amis, le fond de l’air était propice et ils éprouvèrent le besoin de confier leur souffrance d’être handicapés, d’être des nonoches comme les appelaient les autres, là-bas, les sensés. Ah, les autres, s’ils ont un art c’est bien celui de vouloir qu’on soit à leur image ! De Rimbaud qui, en 1871, écrit : « je est un autre » à Sartre qui soixante-douze ans plus tard dit que l’enfer c’est eux, il y a un fil, un fil à la patte, conducteur certes, on entrevoit une unité de sens, mais lourd de conséquence — lourd de sens ! Un fil d’autant plus attesté que, deux ans après sa lettre à Georges Izambard, Rimbaud écrit Une Saison en enfer. De quoi semble-t-il s’agir ? De cette voie pavée de bonnes intentions qui, via l’altérité, mène de l’enfer à je. Je est-il compromis avec l’enfer ? L’enfer est-il le Mister Hyde de je ? et même, pourquoi pas : suis-je un enfer ? Questions. Non seulement pour les autres puisque je n’échappe pas à la règle qui veut que pour qu’il y ait des autres il faut que ces autres aient aussi des autres, autrement dit au fait que chacun d’entre nous est un autre pour les autres et qu’à ce titre étant aussi un autre pour les autres, par l’entremise du je rimbaldien je le suis aussi pour moi. Bref, en une question comme en cent, suis-je mon propre enfer ? À première vue ça ne me semble pas si épineux notez bien, le tout est de s’entendre sur ce qu’on prête au mot enfer, car enfin si les autres sont mon enfer et si j’ajoute à cela que je m’est un enfer, il ne reste plus rien. Tout est tout, nom d’une pipe ! comme eût pu dire Maurice Clavel. Tout étant égal à rien et rien égal à tout, si tout est enfer rien ne l’est. Malheureusement ni Rimbaud n’a écrit Une Saison au paradis ni Sartre « le paradis c’est les autres ». Il n’y a que Baudelaire qui a employé ce mot, d’abord en le mettant au pluriel, ensuite en le taxant d’« artificiel ». Donc si le mot enfer ne veut rien dire, je puis l’ôter de la phrase sans en altérer le contenu latent ni même quelque once de sens que ce soit. Les termes une saison, les autres et par voie de conséquence le pronom personnel je ainsi dédouané fonctionnent très bien sans la clause qui n’était infernale qu’abusivement. L’endroit vaut bien l’enfer.

      Cette méthode d’investigation ne marche pas qu’avec Une Saison en enfer et avec Huis-clos. Par exemple d’Heidegger qui en 1926 écrit L’Être et le temps (Sein und zeit) à Sartre qui dix-sept ans après écrit L’Être et le néant, n’y a-t-il pas aussi un fil que je ne dirais pas d’Ariane, mais quand même ?… Ainsi, se peut-il qu’un jour quelqu’un écrive Le Temps et le néant, moi peut-être, je n’ai rien trouvé sur Google, le titre est libre. Les méprises inhérentes à la lecture publique m’y invitent. Comment deviner, en effet, si l’auteur, en l’occurrence moi, a usé de la conjonction de coordination, du verbe être ou du verbe haïr ? Et évidemment, pour quelqu’un d’aussi peu philosophe que je le suis, c’est ça qui est intéressant. Je veux dire la non-philosophie. Intéressant parce que la philosophie, rien ne lui échappe. Théoriquement. Rien, sauf la musique et la non-philosophie. Or, quelle plus belle non-philosophie que celle ressortissant de l’indécidabilité entre Le Temps et le néant, Le Temps est le néant et Le Temps hait le néant ? Pour couper court à tout hypothétique et fastidieux démêlage d’écheveau je dirais que le temps est les trois à la fois, point n’est besoin de convoquer Husserl ou Bergson pour s’en rendre compte. Quand un philosophe me croise dans ce qu’il s’imagine être un couloir, je dis couloir car en philosophie le couloir n’est pas un moindre lieu de la pensée, ni une ni deux, sachant que j’ai été licencié en philosophie mais faisant fi du fait que j’ai ensuite été licencié de la philosophie comme afin de devenir non-philosophe, il me parle philosophie. Le discours philosophique est infini qui, même après la fin de la philosophie, poursuit sa course au-delà des lois fondamentales de la balistique. Le philosophe ne saurait changer de disque, l’essentiel phosphore dans sa caverne et lui vaque aux jolis déboires de la raison résonnante. La blanche nécessité n’atteignant pas la bave du hasard, je plaiderai d’autant moins ma cause qu’elle ne fut pas si délibérée que cela, tout juste rappellerai-je que l’idiotisme qui vient du grec idiôtismos est étymologiquement à cheval sur idiome : « forme ou locution propre à une langue, impossible à traduire littéralement dans une autre langue » et sur idiotie, mot dont la signification est universellement compréhensible. L’idiot n’est ni un crétin ni un imbécile pour cette raison qu’il se dédouble originairement et sans l’ombre d’un seul diplôme d’un idiotiste, d’un idiomaticien et d’un idiolecticien. Reconnaissons que tout le monde ne peut pas en dire autant.




















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