Guy Ferdinande, Du temps dégoutte...







« … l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. »
Charles Baudelaire, Spleen

 







Le temps perdu tel qu’en sa déploration ne dit pas grand-chose. Il a du mal à cracher le morceau. Il marmonne, geint, rumine, tergiverse jusqu’à n’en pouvoir mais, et c’est ce que nous entendons de lui, mais la ligne droite qui l’habite et que aimerions entendre rapporter, je veux dire la ligne droite idéale, la flèche de la grande satiété, même dans son expression la plus courbe, est invariablement entravée. Il nous laisse en plan. N’étant pas perdu au point de se fondre dans l’oubli, c’est de temps mal occupé, bradé, salopé, qu’il faudrait alors parler. Mais même dire cela ne serait pas dire les choses comme il faut. La vérité est que nous sommes parvenus à un moment de l’histoire humaine où par temps, un mot au service de toutes les contrefaçons, nous ne faisons qu’user d’un ces trous noirs de la langue. Le temps perdu est un tas de restes genre cimetière des éléphants ou de déchets non recyclables. Le temps de perdre son temps, ou ce qui peut sembler tel dans ce monde où la plupart des mots sont à côté de leur signification n’appartient qu’à un sentiment bien résiduel du paradis perdu. Paradis perdu : encore des mots pour rien, tiens ! Temps perdu, paradis perdu, comme si ce qui est perdu avait quelque chose à dire. Au moins la suppléance de la récupération de la force de travail entre bronzette et barbecues fait-elle de la moins pire des choses une existence compensatoire autrement avérée. Compenser n’est pas non plus le bon mot, la plupart du temps les hommes en ont pour leur capacité d’adaptation. Par exemple nous avons en ce moment une présidence et un gouvernement des plus obtus qui soient, jamais autant qu’aujourd’hui la raison vénale dans laquelle leurs sectateurs se mirent n’a renvoyé autant de bêtise ! Il faudra un jour que nous revenions sur cette question de la bêtise sur laquelle on a beaucoup dit, mais le clou reste à enfoncer. Cela pour dire qu’il n’y a pas de compensation, il faut voir les choses en terme d’ensembles et comment les ensembles s’emboîtent. Dans nos systèmes où l’on ne peut choisir que dans la mesure où il n’y a pas d’embarras du choix, l’essentiel est que les hommes ne voient pas que le paradis, pour perdu qu’il soit, existe, et sinon existe du moins a existé, mais ce qui a existé, fût-ce de façon symbolique, ou imaginée, ou les deux, existe, ne serait-ce que dans le sentiment que tout n’a pas été dit, c’est-à-dire de ce qui par opposition se trouve en chrysalide dans la couche de dégâts logiques que le progrès a produits. Sentiment de la perte d’une latitude plus douce, plus libre, plus juste en même temps que plus enhardie par la communauté des autres, sentiment océanique. Vieil océan, te saluera-t-on jamais assez ! La triade liberté, égalité, fraternité, perceptible comme la formule de ce sentiment, a-t-elle jamais été autre chose qu’un oxymore ? Sans clef pour initialiser cette triade, les hommes ont plus que démontré leur désintérêt de vivre libres, égaux et fraternels. Quand d’une façon irrépressible une lointaine sensation d’appartenance à un ordre qui n’est pas celui des choses fait retour et que nous nous disons que quelque chose se perd, qu’on ne retrouvera plus, ce n’est pas à proprement parler du temps qu’il s’agit, c’est de notre existence. L’océan est jeune, au contraire du progrès qui est vieux.

En des temps très lointains, bien avant les pyramides et les systèmes que les pyramides projetaient comme pour faire de l’ombre sur les choses élémentaires que l’homme avait déjà perdues mais non oubliées, le temps n’existait pas. Maintenant si ce mot de paradis fait par trop désuet, on peut sans difficulté user de synonymes plus apprêtés à l’euphémistique en vigueur. (…) Parfois, le temps s’emballe et s’arrête, et puis n’existe plus… Le temps est une construction, une construction qui de siècle en siècle s’est sédimentée afin d’arriver à tatouer dans les gènes du genre humain l’impératif catégorique : « Le temps c’est de l’argent ». Et vraiment, le syllogisme qui ficela l’étalonnage du genre humain sur le vil métal ne fut pas réglé en monnaie de singe ! Du point de vue de la réciproque — « L’argent c’est du temps » —, pas besoin d’élaborer de longues déductions pour comprendre que si l’argent tout à coup n’avait plus cours, le temps, le temps commandité qui en est la fonction, lui aussi disparaîtrait. Le temps est la fonction de l’argent comme l’argent est la fiction du temps ; ainsi donc, sonne et trébuche dans l’escarcelle de celui qui te perd, ô temps ! En amont du temps qu’on dit de vivre et qui est à soi seul une richesse plus grande que la possession de biens matériels, même si ce temps de vivre n’est pas du temps, ou plus précisément parce que ce temps de vivre n’est pas du temps, non, le mot n’a pas cours. À quoi servirait-il de savoir l’année, le mois ou l’heure qu’il est ? À quoi servirait-il de vivre avec une montre, une Rolex tiens ! la fameuse Rolex de l’oxymore élyséen ? La Rolexymore ! Les peuples n’ont pas toujours eu besoin de cet arsenal. Non qu’il ait jamais été question de gésir dans je ne sais quelle pure présence : à l’image de leur corps d’organes qui est un travail continuel les hommes n’ont jamais pu faire autrement que d’entretenir ce qui s’inscrit dans la chaîne ininterrompue de la nature et de ses besoins, et s’il faut faire l’éloge de la paresse il ne m’apparaît pas que celle-ci puisse se prévaloir d’un déni de travail : le seul détournement de ce à quoi le travail était destiné en prolongement du travail du corps c’est le travail salarié aux fins cotées en bourse des besoins de substitution, à des fins machiavéliquement concoctées d’artefacts — changer le plomb en or n’était pas tellement sorcier ! —, et comme la jouissance est brève, vite, ne pas oublier de régler l’addiction. Esclavage que jamais l’esclavage n’eût pu imaginer… Cette pure construction ressentie comme une perte vitale nous parle pour ne rien en dire de la perversion de ce qui était naturel en nous : l’ignorance du temps, le commerce avec l’espace. Il n’y a rien à dire, circulez ! Il faut croire que ce qui était naturel en nous est devenu aussi énigmatique que le temps est devenu la dimension de la vie psychique. Bien sûr il y avait, les saisons, les crescendo et décrescendo de la lumière du jour entre matin et soir, les crescendo et décrescendo de l’existence humaine, cependant que rien de cela n’était à proprement parler constitutif de ce que nous avons intériorisé et perdu avec cette notion de temps. Mais il est autre chose. Conformément à l’hypothèse que le temps, le temps économique, il faudrait l’appeler infus, est ce qui régit les activités humaines, la peur réflexe de ne pas coïncider avec cette norme redouble la perte du temps, ainsi quelque chose est-il perdu deux fois ! Il faudrait s’enquérir de la façon dont occupent « leur temps » nombre de chômeurs, de retraités, d’évincés de toute sorte qui, penserait-on, pourraient au moins tirer parti de leur mise au rancart. Et pourtant, non ! Il ne suffit pas d’avoir le temps. Pourquoi ? Parce que le temps est avant tout une inquiétante illusion normative que nous avons digérée. Tout ce qui nous entoure s’y rapporte, et il n’est pas jusqu’au moindre objet qui nous dise qu’il est là pour que nous ne perdions pas notre temps : « ne remets pas au lendemain ce que tu peux faire aujourd’hui », « le temps perdu ne se rattrape pas », « assujettis sans fin ton peu de perpétuité », « ne dilapide pas le peu qu’il te reste », « produis des restes », toutes sentences comme autant de tic-tac afin de nous rappeler que nous n’en finissons pas d’être en retard. Les poètes n’ont pas manqué de dire ce retard d’exister. Et pourquoi devrions-nous avoir peur de ne pas remplir notre contrat temporel ? Parce que la mort, non pas la mort physique à venir, celle-là n’est rien, la mort plus vraie que nature inscrite dans la discontinuité du temps : chaque seconde d’angoisse passée à exorciser la peur de laisser filer le temps décompose le monde à son image. Le temps perdu, au contraire d’être du temps passé ou même dilapidé, ce qui serait encore du ressort de la liberté, est perdu parce qu’il est ici et maintenant conditionné comme un vulgaire produit de consommation, et même périmé si ce produit a perdu sa valeur marchande il n’en a pas moins conservé les automatismes dérégulateurs-dérégulés qui en faisaient le prix. Voilà ce que j’appelle temps perdu, aussi despotique, aussi violent, aussi interminable que le dernier des karmas.



(Editorial in Comme un Terrier dans l'Igloo dans la Dune n° 97)


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