Galerie La Petite Renarde Rusée

samedi 14 mai 2011

Vincent Wallois, Photos et texte


























À côté de ses pompes. C'est ainsi qu'il se réveilla, ce picotement dans les jambes comme seul reste d'une éternité d'hibernation. Il ne le savait pas encore, mais le monde ne serait plus désormais que celui qu'il avait simplement imaginé, esquisse d'une imagination naïve et caractéristique de cette immaturité qui lui seyait si bien. Pas à pas dans cet univers froid et désert, la lumière scintillante lui révélait ce jour comme l'aube d'une nouvelle vie. Ne suis-je que l'ombre de moi-même? Le paradoxe d'une civilisation sur-connectée mais toujours plus repliée sur elle-même lui sautait aux yeux plus qu'il n'aurait jamais pu l'imaginer. La vivacité de l'esprit abandonnée au pouvoir avilissant des machines, l'isolement extrême comme seul résultat d'un individualisme effréné. La fraîcheur de son regard sur l'absurdité environnante était pour lui un microscope au plus profond de l'être. Des restes de végétation saignant la toxicité de l'air, la déshydratation et la malnutrition, aux sentinelles animales embusquées, armées jusqu'aux dents et semblant tenir la ville sous siège, tout ne lui était que désolation et hostilité. Celle-ci par exemple n'était pourtant guère plus grande et effrayante qu'un vulgaire jouet pour enfants, mais il savait néanmoins qu'il ne devrait jamais la sous-estimer. Au détour d'une ruelle noyée dans la pénombre, d'imposantes affiches aux couleurs de cartes postales lui vantaient les dépaysements de voyages dans un monde meilleur, loin du chaos et de la servilité. "Machine à rêver" disait celle-ci, s'illustrant de l'innocence d'une jeune fille à la peau blanche coiffée d'un demi-globe de miroirs rayonnants qui semblait flotter au dessus de sa tête. Il lui rappelait la boule à facettes que son père avait achetée pour célébrer son 8e anniversaire, réminiscence qui suscita en lui un regain de fierté, une once d'humanité. Poussant l'arrière porte entrebâillée d'une échoppe à l'abandon, il pouvait apercevoir, dénudé, un homme comme prosterné devant un amas d'ordinateurs vomissant leurs câbles, dont certains venaient se planter directement dans son dos. Était-il vraiment humain? N'était-il, tel le rat de laboratoire d'une ère nouvelle, que l'objet d'une énième et quelconque cyber-expérience visant à le soumettre un peu plus au pouvoir des machines? L'amoncellement au sol de très nombreux paquets de cigarettes laissaient transparaître l'évidence d'un long passé d'addictions. Peut-être, rongé par le désespoir et la paranoïa, s'était-il déjà abandonné à d'occultes et perverses sciences médicinales l'ayant contraint à se refermer sur lui-même, telle une expérience de mort-imminente dont on ne préfèrerait pas se relever? Continuant son chemin dans ce monde d'irréel, l'oppression du doute peu à peu à son tour le gagnait. Il devait savoir. Jeté sur une poubelle débordante comme on se débarrasse d'une pile usagée, un smartphone de la vieille époque encore emballé capta son attention. "Direct plug and play" put-il lire au dos de l'objet. L'expérience ne serait pas si grave, et, tout ignorant qu'il fût, ce geste lui paraissait d'un commun et d'une évidence déconcertante. Mais il savait aussi qu'il ne pourrait pas faire machine arrière, et que se brancher serait déterminant pour le restant de ses jours. Il en déroula le câble qu'il ré-enroula soigneusement autour de son bras avant de se l'introduire sous la peau, prêt à franchir le pas. Tremblant, il pressa le bouton. Flouté, son propre visage lui apparut, instantanément. Reflétant toute cette personnalité qu'il avait toujours occultée, il faisait maintenant face à ses moindres traits, ses plus intimes vérités dont il ne pourrait plus jamais se débarrasser. Jamais il ne s'était senti aussi lucide.

http://photo.sfrjeunestalents.fr/artiste/vincent-wallois/

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